ÉNERGIE
La décarbonation de l’économie doit-elle toujours être une priorité ? Le coût de l’énergie et des investissements « verts » pèse sur les marges ; est-il vraiment possible de concilier tous les intérêts ?
Hervé Kermarrec : 97 % de l’énergie électrique est une énergie totalement décarbonée, ce qui permet aux entreprises françaises d’avoir un bilan carbone plus favorable que celui de leurs concurrentes internationales. Pour autant, il faut continuer à faire des efforts. Et c’est cet effort complémentaire qui devient plus compliqué. Pour atteindre le zéro émission en 2050, l’investissement nécessaire est estimé à 50 milliards d’euros par an pour les entreprises françaises, soit environ 2,5 milliards pour les entreprises bretonnes, si l’on considère que la Bretagne représente 5 % du PIB national.
Le défi est de rester compétitif face à une concurrence mondiale, notamment asiatique, qui n’est pas soumise aux mêmes règles. C’est un effort financier extrêmement lourd qu’il est difficile de répercuter sur le prix des produits. En cela la décarbonation, par les investissements qu’elle impose, produit des effets inflationnistes qui percutent les attentes des consommateurs.
Loïg Chesnais-Girard : La priorité absolue est de sortir du fossile. Chaque année, la France dépense 60 milliards d’euros pour importer du pétrole et du gaz. C’est un montant colossal — quasiment équivalent à l’effort annuel nécessaire pour décarboner toute notre économie — qui s’évapore hors de nos frontières. Dans le contexte de la guerre en Iran, une flambée du prix du pétrole augmenterait d’autant plus ces coûts.
Si nous remplaçons ces énergies fossiles par une électricité décarbonée (nucléaire et renouvelable), nous créons une véritable économie circulaire européenne. C’est un modèle « quatre fois gagnant » : pour les entreprises, pour la balance commerciale, pour le climat et pour nos modèles sociaux. La Bretagne détient une carte maîtresse : les énergies marines. Nous ne devons pas perdre la bataille mondiale face aux Chinois, particulièrement sur l’éolien flottant. Quand je regarde le parc de Saint-Brieuc, je vois bien plus que des machines : je vois les « éoliennes de la liberté ».

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LOGEMENT
Deux Bretagne existent, la littorale et la rurale. Quelle est la place de l’entreprise ? Faut-il rapprocher les logements des entreprises, ou l’inverse ?
Loïg Chesnais-Girard : Il existe une forte « viscosité » : ni les familles bretonnes ni les entreprises ne déménagent facilement. La solution réside dans la création de logements accessibles à proximité immédiate des bassins d’emploi. Nous savons qu’au-delà de 30 kilomètres, le temps de trajet devient un frein rédhibitoire au travail. Les maires doivent avoir la conviction chevillée au corps que le développement résidentiel est le corollaire indispensable du dynamisme économique.
J’ajoute que si le terme de Zéro artificialisation nette (ZAN) est souvent mal compris, il ne signifie pas l’arrêt de la construction, mais une consommation de l’espace plus intelligente. Aujourd’hui, nous ne construisons plus assez de logements. Il faut donc relancer la construction, comme nous devons aussi créer des sites industriels, en veillant à consommer le moins possible d’espaces naturels. Le principal obstacle aujourd’hui réside dans le caractère aléatoire et changeant des outils d’incitation étatiques. Cette instabilité empêche les acteurs du logement de planifier sereinement et de lancer des projets d’envergure.
Hervé Kermarrec : L’histoire de la Bretagne est profondément ancrée dans la terre et la mer, autour de la pêche et de l’agriculture. Les industries agroalimentaires – deux par canton dit-on communément – s’implantent au plus près des zones de production, des agriculteurs et des ressources. Cette architecture économique rend toute délocalisation vers les métropoles impensable et garantit la stabilité du tissu industriel régional. Il est indispensable de construire des logements là où les entreprises sont implantées.
C’est précisément là qu’apparaît un désaccord entre le Medef Bretagne et la Région, autour du principe de ZAN. Les besoins en logements sont considérables pour permettre aux Bretons de se loger, tout en accompagnant la création ou l’extension d’industries déjà fortement ancrées localement. Le Medef a demandé qu’une part spécifique du foncier soit réservée à l’industrie. Cette demande n’a pas été retenue — ni en Bretagne, ni dans les autres régions françaises. Si l’on parle de réindustrialisation ou de relocalisation, il faudra accepter que les industries puissent s’étendre, souvent de manière horizontale. Le modèle de l’usine verticale reste limité par les contraintes techniques et financières des processus industriels. Ce sera un enjeu majeur des années à venir.
Loïg Chesnais Girard, que répondez-vous à cette inquiétude concernant le foncier dédié aux industries ?
Loïg Chesnais Girard : Précisons que c’est la loi qui prévoit l’application du ZAN. Dans ce cadre, la Région Bretagne avait négocié un volet de 1 000 hectares dédiés à l’industrie. Cette enveloppe a bien été actée. Mais, dans les faits, une large partie se retrouve absorbée par des décisions nationales : l’État a créé une enveloppe destinée aux grands projets industriels d’intérêt national, financée en puisant dans les quotas régionaux. Résultat, sur les 1 000 hectares initiaux, il n’en resterait aujourd’hui qu’environ 400 réellement mobilisables pour les projets industriels bretons. Des discussions sont en cours avec l’État, les parlementaires et les représentants du monde économique afin de faire évoluer les règles. L’enjeu est clair : la Bretagne peut consommer moins de foncier qu’hier, mais elle ne peut pas renoncer à se développer. Aujourd’hui néanmoins, aucun projet industriel n’est bloqué par le ZAN. Nous avons le foncier nécessaire pour accueillir les activités et préparer l’avenir. Dire l’inverse nuirait à la Bretagne et à l’industrie.
Les maires sont en première ligne, mais les chefs d’entreprise se saisissent du sujet aussi. Pigeon, FenêtréA, Piriou,et d’autres, ont investi dans des logements pour certains collaborateurs. Hervé Kermarrec, est-ce le rôle des chefs d’entreprise ?
Hervé Kermarrec : À court terme, les entreprises sont parfois amenées à devoir loger leurs salariés si elles veulent les recruter et/ou les garder. Certaines choisissent de se substituer aux opérateurs publics et privés pour construire elles-mêmes des logements. Cela rappelle une époque où des entreprises bâtissaient des cités ouvrières, notamment dans le bassin rennais. Investir dans le logement des salariés n’est pas la vocation première des entreprises. Leur rôle est de produire, d’investir et d’innover en y affectant les capitaux disponibles et non en les affectant à la construction de logements. Un opérateur comme Action Logement, premier bailleur social d’Europe, financé par les entreprises et présidé par le Medef, le fait très bien et a d’ailleurs accompagné plusieurs entreprises bretonnes qui devaient absolument trouver des solutions de logement pour leurs salariés.
FINANCEMENT ET AIDES RÉGIONALES
Loïg Chesnais-Girard, le budget du conseil régional a été adopté le 13 février 2026, les aides aux entreprises vont-elles connaître des ajustements ? Les dispositifs actuels sont-ils calibrés pour faire émerger des champions de la souveraineté ?
Loïg Chesnais-Girard : D’abord, la Région réduit son budget de fonctionnement de 40 millions d’euros. Pour la deuxième année consécutive — une première dans son histoire — nous diminuons nos effectifs. Ensuite, deux grands volets de notre budget, impactent particulièrement le monde économique.
Le premier, la formation professionnelle. La Région finance chaque année environ 75 millions d’euros pour la formation des demandeurs d’emploi. À cela s’ajoutait une enveloppe de l’État via le PRIC (Plan régional d’investissement dans les compétences), destinée à financer des places supplémentaires. Or, la baisse annoncée de la contribution de l’État nous contraint mécaniquement à réduire l’offre. Nous avons déjà supprimé 1 500 places pour participer à l’effort budgétaire régional. Mais si la baisse de la participation de l’État se confirme, ce sont 3 000 à 4 000 places supplémentaires qui pourraient disparaître. Réduire la formation de personnes au chômage fragilise l’ensemble de notre tissu économique.
Deuxième sujet, les aides aux entreprises. Nous maintenons les aides directes aux entreprises, environ 55 millions d’euros par an (hors agriculture et pêche), dont plus d’un quart bénéficie à l’agroalimentaire. Ces aides ciblent prioritairement la décarbonation, la modernisation des outils de production, l’amélioration des conditions de travail et les sauts technologiques, afin de renforcer la robustesse des entreprises face aux concurrences américaine ou asiatique. Dans ces cas-là, nous privilégions les avances remboursables, garanties bancaires et prises de participation, plutôt que les subventions. L’objectif est simple : partager le risque.
Nous maintenons également les crédits dédiés à l’innovation : soutien aux projets collaboratifs entre entreprises, laboratoires, centres de recherche et universités. En revanche, nous réduisons les dotations de fonctionnement aux structures d’accompagnement de l’innovation et d’accompagnement des entreprises elles-mêmes : chambres consulaires, agences, technopoles, etc. Cette année, l’agence de la Région elle-même, Bretagne Next, doit consentir un effort budgétaire de 600 000 euros.
Hervé Kermarrec, le fléchage des aides aux entreprises par la Région vous semble-t-il pertinent ? L’argent public va-t-il là où il est le plus utile pour la croissance ?
Hervé Kermarrec : La Région prête des sommes aux entreprises – et cela est positif – sous forme d’avances qui devront être remboursées, comme tout engagement financier. Les entreprises ne demandent pas des « aides » mais un accompagnement. Elles ont besoin d’un environnement favorable et de partenaires publics qui créent les conditions de leur réussite. Dans ce contexte, l’instauration par la Région d’un prélèvement complémentaire de 33 millions d’euros sur les entreprises bretonnes, le VMRR (versement mobilité régional et rural), est vécue comme une injustice. Cette contribution supplémentaire, qui concerne, depuis le 1er janvier 2026, toutes les entreprises d’au moins 11 salariés — de l’ordre d’une cinquantaine d’euros par salarié — vient alourdir encore la facture. Toute augmentation de la fiscalité contribue à dégrader la compétitivité globale des entreprises bretonnes.
VERSEMENT MOBILITÉ RÉGIONAL ET RURAL
Loïg Chesnais-Girard, comment garantir que chaque euro prélevé via ce versement se traduira par des lignes de bus ou de trains concrètes et efficaces, plutôt que par un nouvel impôt noyé dans le budget général ?
Loïg Chesnais-Girard : La mobilité est un levier central de compétitivité. La loi a donné aux Régions la possibilité de financer le développement des transports, et j’ai choisi d’activer ce levier, faute d’autres solutions pour augmenter l’offre de trains et de cars.
Le financement repose sur plusieurs piliers : 40 millions d’euros d’économies internes, une hausse des tarifs pour les clients, une renégociation des contrats avec les opérateurs (SNCF, Transdev, Keolis), et une contribution demandée aux employeurs bretons, aux deux tiers privés et pour un tiers publics. Ce dernier point constitue un désaccord avec le Medef. Mais ma conviction est claire : sans accélération massive de la mobilité, nous ne créerons pas la compétitivité future de la Bretagne.
Le combat n’est toutefois pas terminé. Nous défendons toujours l’idée d’une substitution entre le versement mobilité et une taxe additionnelle de séjour, afin de rééquilibrer l’effort. Cette option n’a pas abouti au Parlement, des oppositions nationales, dont le Medef national qui n’a pas suivi notre accord régional, et sectorielles ont bloqué la mesure. Le travail continue dans la perspective de la prochaine loi de finances.
Loïg Chesnais-Girard, vous croyez encore à une possible substitution du VMRR par une taxe de séjour additionnelle de 2 euros par nuitée ?
Loïg Chesnais-Girard : Bien sûr que j’y crois. Le moment venu, il faudra ouvrir le dialogue avec la fédération du tourisme, qui a fait part d’un sentiment de non-concertation. Au fond, la question posée est celle de l’équité territoriale. Pourquoi la région Ile-de-France pourrait mobiliser une taxe de séjour pour financer les transports — jusqu’à 5 euros par nuit à Paris — et pas la Bretagne ? À un moment, la représentation nationale devra clarifier ce point.

Loïg Chesnais-Girard, président de la Région Bretagne ©7Jours/Lebreton
SOUVERAINETÉ
Relocalisation, réindustrialisation … Comment éviter la tentation du protectionnisme, qui peut être souhaitable dans certains secteurs stratégiques, dans une région déjà isolée ? Et comment concilier cette dynamique avec la nécessité pour les entreprises bretonnes d’être plus fortes à l’export ?
Loïg Chesnais-Girard : Nous vivons dans un monde à la fois ouvert et dangereux, marqué par une hypercompétition entre des blocs puissants. Il ne s’agit pas d’être naïf : pour rester compétitifs, nous devons produire ce que nous pouvons sur notre territoire, vendre ce que nous fabriquons et n’acheter à l’étranger que ce qui est strictement nécessaire. Il est temps de reconstruire une production locale stratégique, à commencer par l’alimentation, la défense, l’énergie, la santé et l’automobile.
Hervé Kermarrec : Je suis ravi de voir que le président de la Région s’inscrit dans une approche héritée de la politique de l’offre, qui consiste à rendre l’appareil productif le plus performant possible, plutôt qu’à stimuler directement le pouvoir d’achat des consommateurs, cela évite les effets inflationnistes liés à une demande non soutenue par la production.
Pour autant, le protectionnisme strict n’est pas la solution pour créer de la croissance. Même si l’Union européenne compte 450 millions de consommateurs, ce marché n’est pas suffisant pour nos industries françaises, européennes et bretonnes. Nous devons continuer à développer nos exportations vers des partenaires économiques stratégiques.
Cela dit, la décision de la Région de favoriser la relocalisation et la réindustrialisation est pertinente, surtout lorsqu’il s’agit d’acheter localement. Ce n’est pas du protectionnisme, c’est du « favoritisme par l’achat » intelligent.
LOGISTIQUE
Ports de commerce, fret ferroviaire, la Région s’occupe des infrastructures. Comment les entreprises s’emparent-elle de cela ? Est-ce que cela convient à leurs besoins ?
Hervé Kermarrec : La Bretagne a encore de nombreux efforts à fournir pour développer sa capacité portuaire. Pour y parvenir, il est essentiel de moderniser les infrastructures portuaires et de rendre les ports aussi accueillants que possible. La Région a un rôle clé pour faciliter ce développement et pour encourager le transit de marchandises par le fret ferroviaire. Des initiatives existent, comme celles lancées par certains transporteurs, mais elles peinent à décoller en raison des coûts élevés et des habitudes bien ancrées des entreprises, qui privilégient encore largement le transport routier.
Aujourd’hui, une grande partie des flux de fret reste intra-bretonne, et seule une faible proportion quitte réellement la région. Il est donc crucial d’accompagner les entreprises dans la transition vers des solutions plus durables et efficaces, afin de renforcer la compétitivité et l’attractivité logistique de la Bretagne.
Loïg Chesnais-Girard : Hervé Kermarrec souligne, légitimement, la responsabilité de la Région Bretagne dans les investissements portuaires. Je tiens, de mon côté, à rappeler la responsabilité des chefs d’entreprise : choisir d’utiliser les ports bretons, comme Brest, est indispensable. Aujourd’hui, les pratiques logistiques favorisent d’autres ports. Pourtant, si une entreprise vend FOB (Free on board) Brest, elle maîtrise le transport jusqu’au port avec des transporteurs locaux, ce qui est bénéfique pour le business et pour l’économie bretonne. Le port de Brest est moderne, bien équipé, et peut expédier les conteneurs dans le monde entier, notamment via Le Havre à des tarifs compétitifs.
Le problème se retrouve aussi sur le fret ferroviaire, dans lequel nous investissons. Au terminal plaine de Baud (Rennes), il y a un transporteur privé, Lahaye, qui se bat pour maintenir son activité en raison de la complexité du modèle économique. Je lance un appel aux chefs d’entreprise bretons : en ajoutant seulement une dizaine de remorques par semaine, il serait possible de rendre le modèle viable. Or, en Bretagne, on parle de milliers de conteneurs par semaine. Il y a donc là un vrai enjeu de solidarité entre patrons. Faites, au moins, un devis. Comprendre les coûts et s’engager sur des solutions durables est la seule manière de renforcer la compétitivité de la Bretagne et son efficacité logistique.
LE PACTE BRETON
On comprend vos points de désaccord. Le Pacte Breton souhaité lors du dernier Forum économique breton était-il une incantation ?
Loïg Chesnais-Girard : La première chose à souligner, c’est que nous sommes dans une région où le dialogue existe. Cela n’empêche pas les désaccords mais cela permet de poser des objectifs communs sur lesquels nous pouvons nous engager.
À mon sens, le pacte qui nous lie est celui de maintenir une Bretagne qui travaille. La Bretagne s’est libéré de la pauvreté et de la misère grâce au travail et au goût de l’effort. Pour que cette dynamique perdure, le dialogue doit rester vivant et les conditions pour que l’effort soit soutenable à long terme doivent être réunies. Ces conditions passent par le logement, la formation professionnelle, la qualité de vie – incluant vie associative, sport et culture – mais aussi par la performance de nos infrastructures, qui permettent aux entreprises de fonctionner efficacement ici.
Hervé Kermarrec : La compétence économique de la région représente des leviers d’attractivité et de compétitivité qu’il faut savoir utiliser de manière optimale. Le président Loïg Chesnais-Girard a le sens de l’écoute ; il est donc essentiel de continuer à écouter le monde économique pour comprendre ses problématiques et en tenir compte dans la politique régionale
Nous avons accompli de belles choses, comme le Forum économique breton, devenu incontournable. Nos échanges ont toujours été constructifs. Je regarde ces six années de mandat et je constate que le MEDEF Bretagne a été un partenaire engagé, tout en maintenant des points de désaccord qui ne doivent jamais être ignorés. Certains sujets restent à débattre et à approfondir.