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ENTRETIEN. Compétitivité de la Bretagne : le face-à-face entre Loïg Chesnais-Girard et Hervé Kermarrec

Deux voix bretonnes majeures confrontent leurs visions. D’un côté, Loïg Chesnais-Girard, président de la Région Bretagne ; de l’autre, Hervé Kermarrec, président du Medef Bretagne, qui s’apprête à passer le relais le 6 mars prochain après six années de mandature. Entre l’urgence de la décarbonation, la crise du logement et les tensions sur le financement des mobilités, les deux hommes livrent un entretien croisé sans détour sur les enjeux de l’économie bretonne.

Hervé Kermarrec, président du Medef Bretagne jusqu'au 6 mars, et Loïg Chesnais-Girard, président de la Région Bretagne ©7Jours/Bruneau

ÉNERGIE

La décarbonation de l’économie doit-elle toujours être une priorité ? Le coût de l’énergie et des investissements « verts » pèse sur les marges ; est-il vraiment possible de concilier tous les intérêts ? 

Hervé Kermarrec : 97 % de l’énergie électrique est une énergie totalement décarbonée, ce qui permet aux entreprises françaises d’avoir un bilan carbone plus favorable que celui de leurs concurrentes internationales. Pour autant, il faut continuer à faire des efforts. Et c’est cet effort complémentaire qui devient plus compliqué. Pour atteindre le zéro émission en 2050, l’investissement nécessaire est estimé à 50 milliards d’euros par an pour les entreprises françaises, soit environ 2,5 milliards pour les entreprises bretonnes, si l’on considère que la Bretagne représente 5 % du PIB national.

Le défi est de rester compétitif face à une concurrence mondiale, notamment asiatique, qui n’est pas soumise aux mêmes règles. C’est un effort financier extrêmement lourd qu’il est difficile de répercuter sur le prix des produits. En cela la décarbonation, par les investissements qu’elle impose, produit des effets inflationnistes qui percutent les attentes des consommateurs.

Loïg Chesnais-Girard : La priorité absolue est de sortir du fossile. Chaque année, la France dépense 60 milliards d’euros pour importer du pétrole et du gaz. C’est un montant colossal — quasiment équivalent à l’effort annuel nécessaire pour décarboner toute notre économie — qui s’évapore hors de nos frontières. Dans le contexte de la guerre en Iran, une flambée du prix du pétrole augmenterait d’autant plus ces coûts.

Si nous remplaçons ces énergies fossiles par une électricité décarbonée (nucléaire et renouvelable), nous créons une véritable économie circulaire européenne. C’est un modèle « quatre fois gagnant » : pour les entreprises, pour la balance commerciale, pour le climat et pour nos modèles sociaux. La Bretagne détient une carte maîtresse : les énergies marines. Nous ne devons pas perdre la bataille mondiale face aux Chinois, particulièrement sur l’éolien flottant. Quand je regarde le parc de Saint-Brieuc, je vois bien plus que des machines : je vois les « éoliennes de la liberté ».

©7Jours/Lebreton

 

LOGEMENT

Deux Bretagne existent, la littorale et la rurale. Quelle est la place de l’entreprise ? Faut-il rapprocher les logements des entreprises, ou l’inverse ?

Loïg Chesnais-Girard : Il existe une forte « viscosité » : ni les familles bretonnes ni les entreprises ne déménagent facilement. La solution réside dans la création de logements accessibles à proximité immédiate des bassins d’emploi. Nous savons qu’au-delà de 30 kilomètres, le temps de trajet devient un frein rédhibitoire au travail. Les maires doivent avoir la conviction chevillée au corps que le développement résidentiel est le corollaire indispensable du dynamisme économique.

J’ajoute que si le terme de Zéro artificialisation nette (ZAN) est souvent mal compris, il ne signifie pas l’arrêt de la construction, mais une consommation de l’espace plus intelligente. Aujourd’hui, nous ne construisons plus assez de logements. Il faut donc relancer la construction, comme nous devons aussi créer des sites industriels, en veillant à consommer le moins possible d’espaces naturels. Le principal obstacle aujourd’hui réside dans le caractère aléatoire et changeant des outils d’incitation étatiques. Cette instabilité empêche les acteurs du logement de planifier sereinement et de lancer des projets d’envergure.

Hervé Kermarrec : L’histoire de la Bretagne est profondément ancrée dans la terre et la mer, autour de la pêche et de l’agriculture. Les industries agroalimentaires – deux par canton dit-on communément – s’implantent au plus près des zones de production, des agriculteurs et des ressources. Cette architecture économique rend toute délocalisation vers les métropoles impensable et garantit la stabilité du tissu industriel régional. Il est indispensable de construire des logements là où les entreprises sont implantées.

C’est précisément là qu’apparaît un désaccord entre le Medef Bretagne et la Région, autour du principe de ZAN. Les besoins en logements sont considérables pour permettre aux Bretons de se loger, tout en accompagnant la création ou l’extension d’industries déjà fortement ancrées localement. Le Medef a demandé qu’une part spécifique du foncier soit réservée à l’industrie. Cette demande n’a pas été retenue — ni en Bretagne, ni dans les autres régions françaises. Si l’on parle de réindustrialisation ou de relocalisation, il faudra accepter que les industries puissent s’étendre, souvent de manière horizontale. Le modèle de l’usine verticale reste limité par les contraintes techniques et financières des processus industriels…