En 1926, lorsque Caroline Cuissard fonde le Football Club Lorientais – prolongeant l’élan de la « Marée Sportive » née un an plus tôt sur le port de Keroman – elle n’imaginait sans doute pas que son club basculerait un jour dans l’ère de la multipropriété. Ce modèle économique repose sur un investisseur, un fonds de pension ou un État, qui détient des parts majoritaires dans plusieurs clubs.
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100 ans d’histoire
« C’est une fierté d’être à la tête d’un club centenaire. Nous attendions ce moment avec impatience, d’autant plus en Ligue 1, débute Arnaud Tanguy, directeur général du club. Être centenaire est une chose, mais se maintenir au plus haut niveau en est une autre. Dans cette industrie hyperconcurrentielle, la longévité d’un club issu d’une ville comme Lorient relève de l’exploit. »

Pablo Pagis, seul buteur lorientais lors du succès 1-0 contre Lyon, en décembre 2025 ©FC Lorient
Le FC Lorient (FCL) est une institution qui a gravi les échelons du football français avec une patience de bâtisseur. Les Merlus accèdent au statut professionnel en 1967, mais il leur faudra attendre 1998 pour goûter à la première division. Le développement du FCL s’est ensuite accéléré dans les années 2000, notamment avec l’arrivée de Loïc Féry (CEO de Chenavari, société de gestion d’actifs), à la présidence du club en 2009.
Nous n’avons jamais été aussi proches de nos racines
Il n’y a qu’à pousser la porte du centre d’entraînement du FC Lorient, l’Espace FCL, pour saisir la richesse de l’histoire lorientaise. Des maillots iconiques sont encadrés aux côtés d’un florilège de photos retraçant les plus belles années de ce club qui n’a rien perdu de ses couleurs.
L’anniversaire des Morbihannais, qui culminera en avril prochain, aura une saveur particulière : c’est le premier depuis que le club a basculé pleinement dans l’ère de la multipropriété. Le FC Lorient est désormais détenu à 100 % par le groupe américain Black Knight Football Club (BKFC), un tournant qui subsistera parmi les pages majeures de l’histoire du club.
Un pedigree qui dépasse l’armoire à trophée
Célébrer un centenaire, c’est aussi l’occasion d’interroger la place qu’occupe le FC Lorient dans le football français et l’imaginaire collectif. Si le palmarès des Merlus reste maigre – une Coupe de France en 2002, deux titres de Ligue 2 en 2020 et 2025 et un modeste sacre en National en 1995 – le rayonnement du club dépasse, fort heureusement, l’armoire à trophée. Le FCL devient le dixième club parmi les dix-huit engagés en Ligue 1 à fêter son centenaire. Longtemps après Le Havre ou Marseille, les deux seuls clubs créés à la fin du XIXe siècle, mais bien avant des poids lourds comme Lyon ou le PSG qui se sont constitués dans la seconde partie du vingtième siècle (1950 pour Lyon et 1970 pour le Paris SG).

Arnaud Tanguy posant devant le logo du FC Lorient. ©7Jours/Didier Echelard
L’histoire récente du FCL est indissociable d’une figure emblématique, Christian Gourcuff. Son plus long passage comme entraîneur, de 2003 à 2014, coïncide avec l’âge d’or du club et son record de longévité dans l’élite (onze saisons consécutives entre 2006 et 2017). Le Lorient de Gourcuff, c’était une identité de jeu forte et un 4-4-2 immuable qui a mené le club à son meilleur classement historique en Ligue 1, 7e en 2010. Une époque dont Arnaud Tanguy se souvient parfaitement : « Christian Gourcuff était un précurseur tactique. C’est une période qui a marqué tous les amoureux du FC Lorient. »
L’identité des « Noir et Tango » s’est aussi forgée à travers des visages de joueurs. Parmi les légendes, Fabien Audard, recordman absolu avec 354 matchs disputés sous le maillot lorientais, ou encore le buteur Jean-Claude Darcheville. Le FCL a également servi de tremplin à des talents devenus internationaux, comme Kevin Gameiro, André-Pierre Gignac, Raphaël Guerreiro ainsi que Laurent Koscielny, ce dernier étant revenu aux sources en tant que directeur sportif, en 2024.
Le trading, une nécessité économique
Pour conserver un modèle viable, certains clubs français ont réajusté leur modèle économique en se tournant vers la formation et le trading de joueurs, cette stratégie consistant à recruter de jeunes talents à bas prix pour les revendre avec une forte plus-value après avoir valorisé leur potentiel sur le terrain. Un virage que le FC Lorient avait anticipé. « Depuis une quinzaine d’années, notre modèle économique repose sur la vente de joueurs. Ce n’est pas nouveau, mais c’est une nécessité pour rester compétitifs face à des villes comme Strasbourg ou Nantes, qui bénéficient d’un bassin économique plus large », signale Arnaud Tanguy.
Il devenait crucial de renforcer l’actionnariat et nos capitaux propres
Le FCL s’est forgé une solide réputation de « club vendeur ». Ses trois ventes records ont d’ailleurs été réalisées au cours des quatre dernières saisons : Terem Moffi, Dango Ouattara et l’enfant du club, Enzo Le Fée, ont tous été transférés pour des montants compris entre 20 et 22,5 millions d’euros.
Un budget à 60 millions d’euros
Dans le football moderne, l’argent fait souvent le bonheur. Il n’aura échappé à personne que le Paris SG, première puissance financière de l’Hexagone, emporte la plupart des trophées sur son passage. Les autres grosses écuries : Marseille, Monaco, Lyon et Lille se partagent les restes du gâteau. Pour les clubs modestes, comme le FC Lorient, les miettes sont rares.

Le stade du Moustoir, en plein coeur de Lorient ©FC Lorient
Sans surprise, le Paris SG domine les débats avec un budget stratosphérique de 850 millions d’euros, laissant loin derrière lui l’OM (260 M€*), Monaco (140 M€**) ou encore Nice (120 M€). Dans ce paysage, Lorient incarne le « ventre mou » avec un budget de 60 millions d’euros, se classant au dixième rang national. À titre de comparaison, Angers ou Le Havre doivent composer avec 25 millions d’euros, les deux plus maigres budgets du championnat.
Si les finances des grosses équipes restent mirobolantes, c’est l’arbre qui cache la forêt. Le football français traverse une crise sans précédent : celle des droits télévisés. Il y a encore peu, la redevance TV pouvait représenter jusqu’à 50 % des ressources des clubs professionnels. Le mirage Mediapro et la promesse non tenue d’une redevance d’1,15 milliard d’euros par an a laissé des traces. En effet, quatre mois après avoir acheté les droits de diffusion de la Ligue 1, en 2018, le groupe sino-espagnol cessait ses paiements, ce qui a plongé les clubs français dans une impasse économique.
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Alors que la dotation issue des droits télévisés s’est réduite « comme peau de chagrin », selon l’expression d’Arnaud Tanguy, le FC Lorient a dû repenser l’équilibre de son budget en dépit de la volatilité du marché. Le directeur général souligne la fluctuation des réalités budgétaires d’un exercice à l’autre depuis le désengagement de Mediapro, le club ayant dû également composer avec l’alternance entre Ligue 1 et Ligue 2 ainsi qu’avec l’impact de la crise sanitaire du Covid-19. Les droits TV et les transferts de joueurs représentent trois quarts du budget, en complément des autres ressources que sont les partenariats B2B, la billetterie et le merchandising.

Arnaud Tanguy a eu une carrière de footballeur professionnel à Brest, Caen et au RC Paris avant de prendre sa retraite en 2001. ©7Jours/Didier Echelard
À l’heure du rêve américain
Au-delà de cette crise persistante, le football mondial traverse une mutation structurelle profonde, marquée par l’émergence des clubs États et de la multipropriété. Dans la première catégorie des clubs États, quand l’actionnariat majoritaire est directement contrôlé par un État souverain, plusieurs clubs illustrent ces velléités géopolitiques de rayonnement par le soft power. Le Paris SG (Qatar), Manchester City (Émirats arabes unis) et Newcastle United, détenu depuis 2021 par le fonds souverain d’Arabie saoudite (PIF), présidé par le prince héritier Mohammed ben Salmane. Ces clubs deviennent les ambassadeurs de puissances étatiques sur la scène internationale.
La seconde catégorie, celle de la multipropriété, concerne les acteurs investissant dans plusieurs clubs simultanément. L’un des objectifs majeurs est la réduction des risques. Si une entité sportive subit une déconvenue, les autres actifs du groupe permettent d’équilibrer la balance financière. Un modèle qui séduit : en Ligue 1, onze des dix-huit écuries battent désormais pavillon étranger.
Arnaud Tanguy est un homme serein, qui connaît les dossiers, mais surtout c’est un directeur général proche de ses équipes
Le FC Lorient s’inscrit pleinement dans cette tendance. En novembre dernier, Loïc Féry a annoncé le passage du club sous le contrôle total du groupe Black Knight Football Club (BKFC). Déjà actionnaire minoritaire depuis 2023, le groupe américain – également propriétaire de Bournemouth (Angleterre) et d’Auckland (Nouvelle-Zélande) – a officiellement pris les rênes à 100 % le 28 janvier 2026.

Loïc Féry est le président du FC Lorient depuis 2009 ©FC Lorient
Arnaud Tanguy détaille ce changement de dimension : « Nous étions arrivés à un moment de notre histoire où il devenait crucial de renforcer l’actionnariat et nos capitaux propres. Le football est une industrie de risques. Avec BKFC aux commandes à 100 %, nous bénéficions d’un filet de sécurité. Le modèle économique est basé sur la performance des joueurs, si les ventes ne sont pas au rendez-vous, l’actionnaire est là pour couvrir le risque financier. »
Quel avenir pour les Merlus ?
Cette révolution soulève des interrogations sur l’avenir du club. En France, la multipropriété suscite un profond désamour. Les supporters redoutent que les logiques financières ne l’emportent sur les considérations sportives. Le FCL, de son côté, entend tracer sa voie : « Nous voulons tirer le meilleur de la multipropriété », temporise Arnaud Tanguy.
Le passage sous pavillon étranger fait souvent craindre une perte d’identité. Un risque que le directeur général relativise : « Nous n’avons jamais été aussi proches de nos racines. Nos équipes multiplient les actions de proximité pour renforcer l’ancrage du club dans sa ville. C’est vital pour rester connectés à nos supporters. »
Pourtant, depuis l’arrivée de Black Knight Football Club (BKFC), des changements palpables se dessinent. Olivier Pantaloni en est l’illustration. Malgré des résultats sportifs favorables, l’avenir de l’entraîneur corse, dont le contrat expire en juin 2026, s’inscrit en pointillé. « Pour l’heure, je n’ai pas eu de réponse. En Corse, un proverbe dit que les affaires qui durent trop longtemps finissent toujours mal », confiait-il récemment à nos confrères du journal Ouest-France.
Le poste de directeur général lui-même est également remis en question. Le nouvel actionnaire a lancé un processus de benchmark pour évaluer l’organisation. « Je sais que BKFC rencontre des personnes, c’est un processus classique lors d’un rachat. Mais un dirigeant doit porter une vision à long terme. Je me projette encore ici pour longtemps », assure Arnaud Tanguy, qui souhaite accompagner le FCL dans son deuxième siècle d’existence.

Arnaud Tanguy durant l’entretien ©7Jours/Didier Echelard
Fidèle de Loïc Féry, qu’il a accompagné à Londres et au Luxembourg avant de rejoindre Lorient en 2013, Arnaud Tanguy dégage une certaine sérénité. S’il maîtrise parfaitement ses dossiers, c’est avant tout un directeur général proche de ses équipes. Les joueurs viennent naturellement le saluer. À l’Espace FCL, l’ambiance semble au beau fixe.
Il faut dire qu’Arnaud Tanguy connaît bien la maison, l’ancien milieu de terrain est dans son troisième mandat à la tête du club. Revenu en mai 2024 après son éviction due à un différend avec l’ancien coach Régis Le Bris, il a notamment vécu la remontée en première division à l’été 2025, son meilleur souvenir à la tête du club. « Nous étions en tête depuis décembre, nous nous attendions à vivre cette montée, mais pas ce soir-là. Metz a eu un résultat défavorable, c’était une surprise. Le sentiment, c’est la fierté de faire partie de cette famille et de pouvoir vivre ça avec les joueurs, l’entraîneur, les salariés, les partenaires », se remémore-t-il.
Renouer avec ses origines
Dans ce contexte anniversaire, le FCL a décidé de marquer le coup, en renouant avec ses racines, à commencer par son identité visuelle. Cette saison, les joueurs arborent une tunique collector, toujours « Noir et Tango » qui réintroduit les motifs à damiers des années 1920. « Le maillot a été désigné par notre graphiste interne, explique Arnaud Tanguy. Notre volonté était de commémorer la première tenue de 1926 tout en nous projetant vers l’avenir avec une touche de modernité. »
Le club ne s’arrête pas là et a vu les choses en grand pour honorer son patrimoine. En décembre 2025, un buste à l’effigie de Caroline Cuissard a été inauguré sur le parvis de la tribune sud du stade du Moustoir, à Lorient. Un roman graphique retrace également les grandes heures de l’institution, tandis qu’un mur des légendes sera dévoilé au premier trimestre de cette année. Le point d’orgue des festivités aura lieu début avril, avec l’organisation d’un match de gala réunissant les figures du club. Le stade du Moustoir accueillera par ailleurs un concert du groupe Soldat Louis avec le Bagad de Lann-Bihoué, le 30 mai prochain.
* Estimation L’Equipe
** Estimation Sportune
Les partenaires du FC Lorient
Le FC Lorient compte 600 partenaires. Liste non exhaustive des entreprises bretonnes qui accompagnent le club :
Partenaires officiels :
- B&B Hotels
- Crédit Mutuel de Bretagne
- Jean Floc’h
- Mapab
Parrains officiels :
- Breizh Cola
- BMW Lorient Quimper Vannes
- Cité Marine
- Lorient Agglomération
- Conseil général du Morbihan
Fournisseurs officiels :
- Mousqueton
- Biscuiterie de Quimperlé
- Voyages Ricouard
- Les Jardins du Prieuré
Bio express
Arnaud Tanguy est né le 21 janvier 1976 à Brest. Il a eu une courte carrière de footballeur professionnel à Brest, Caen et au RC Paris avant de prendre sa retraite en 2001, à 25 ans, pour se consacrer à sa deuxième passion, la finance. Sa rencontre avec Loïc Féry en 2012, marque un tournant. Elle lui ouvre les portes de Chenavari (société de gestion d’actifs basée à Londres dont Loïc Féry est le CEO). L’année suivante, l’ancien milieu de terrain renoue avec sa Bretagne natale en devenant directeur général du FC Lorient, un poste occupé jusqu’au printemps 2015. Le jeune dirigeant prend ensuite la direction générale de deux clubs normands : Le Havre (2015-2018) et le Stade Malherbe Caen (2018-2021). Son parcours le ramène finalement au FCL en 2021, où il officie à nouveau comme directeur général jusqu’à son éviction en 2023. Après une année de conseil au sein de l’US Concarneau, Loïc Féry le rappelle en mai 2024 pour reprendre ses fonctions de DG chez les Merlus.