Couverture du journal du 23/10/2020 Consulter le journal

Œnologie : combien connaissez-vous de cépages ?

Face au recours massif des cépages internationaux dans les pays du Nouveau Monde, comment certains pays ou vignobles réussissent grâce à des cépages oubliés, locaux ou anciens ?

En juin dernier, nous invitions Philippe Grisard, vigneron-pépiniériste emblématique de Savoie, à venir nous présenter ses vins et nous parler de son engagement envers les vieux cépages savoyards. A l’issu de la dégustation, Philippe proposait quelques vins à la vente. Hormis une superbe cuvée d’Altesse (plus connu sous le nom de cépage Roussette), les participants sont surtout repartis avec quelques bouteilles de Persan, Mondeuse blanche (moins de 20 hectares plantés en France) et Etraire de la Dhuy (moins de 5 hectares plantés en France). Que-saco ? Simplement 3 cépages oubliés, qui ont manifestement trouvé leur clientèle.

Je pourrais vous citer bien des exemples ! Parmi les vignerons les plus célébrés de Corse aujourd’hui, la famille Arena ou Jean-Charles Abbatucci doivent en partie leur renommée à l’idée d’avoir conservé des cépages anciens et de les avoir remis au goût du jour.

Le retour en grace des cépages anciens

Nicolas Gonin, vigneron en Isère va plus loin et pense lui aussi que l’avenir de la viticulture française se joue en partie sur la réhabilitation de son héritage… Aujourd’hui, « grâce aux cépages anciens, je vends à New York, Chicago, Tokyo alors que je suis complètement inconnu », dit-il, estimant qu’il serait proche du dépôt de bilan avec des cépages conventionnels. « On a sauvé les cépages anciens jusqu’au moment où ce sont les cépages anciens qui nous sauvent », dit-il (source R.V.F.)

Je tempèrerais volontiers son propos. Il en irait certainement tout autrement en Champagne, en Bourgogne ou dans le Bordelais.

Néanmoins, le cas italien est intéressant. L’Italie « l’autre pays des grands vins », doit en partie la reconnaissance de son vignoble au recours aux cépages internationaux.

Mais depuis 2000, un frein considérable est constatable, naturellement, sans injonction administrative.

Alors que les vignobles du Nouveau Monde, en quête d’identité et de reconnaissance internationale, s’appuient sur la culture massive de cépages internationaux, sur des vins de cépages, les vignerons italiens remettent au goût du jour et thésaurisent sur un trésor italien fort de 450 cépages.

Et finalement la multiplicité de ces cépages italiens aux noms inconnus ne nuit aucunement au succès de leur vin à l’étranger (l’Italie est le principal concurrent de la France sur les tranches « moyen et haut de gamme »).

Quand l’Australie trouve la parade à l’assemblage rhodanien en affichant sur les étiquettes de ses vins, GSM (non, non, pas le téléphone !… mais Grenache, Syrah et Mourvèdre… c’est le dernier avatar chic, demander a glass of GSM) les appellations italiennes, Barolo et Barbaresco connaissent une véritable explosion tarifaire depuis trois ans, en étant pourtant issues du peu connu mais non rare cépage Nebbiolo.

Ce qui s’applique en Italie est en train de gagner l’ensemble de la « Vieille Europe du vin ». La Géorgie défend ses 500 cépages autochtones, la Grèce redécouvre ses anciens cépages (une centaine). La France n’est pas en reste avec son association des cépages modestes.

Il y a aujourd’hui « un grand intérêt du public pour les vieux cépages » « mais les vignerons ont surtout cette grosse interrogation par rapport au réchauffement climatique », selon Jean-Claude Rateau, vigneron à Beaune. La montée des degrés d’alcool affolent et les vignerons essayent de nouveaux cépages susceptibles de mieux résister à la sécheresse.

Si l’ensemble de ces cépages modestes rencontre leur clientèle, surtout auprès de la génération Y en quête d’affranchissement des codes du vin de « papa », la réalité reste tenace !

En 1953, les 20 premiers cépages français donnaient 50 % du vin de notre pays. Aujourd’hui, ces 20 premiers cépages pèsent 91 %. Aux États-Unis, 9 cépages monopolisent 90 % de la production.

La disparition progressive au siècle dernier des cépages locaux est essentiellement liée à l’abandon des cépages difficiles, sensibles aux maladies et au final, aux faibles rendements. Ces mêmes cépages qui avaient parfois pour image d’être rustique et acide! C’est qu’on ne connaissait leur goût qu’à une époque où on faisait « pisser la vigne » pour produire de gros volumes à bas coût.

L’exemple du Carignan, surtout connu à travers l’appellation Corbières est emblématique. Ce cépage jugé trop rustique, dont l’arrachage était financé par l’Union Européenne, fustigé par la presse et les vignerons languedociens, a subitement connu une nouvelle heure de gloire grâce à l’appellation Priorat en Catalogne.

Priorat est aujourd’hui une des appellations les plus chères d’Espagne. Elle comprend dans son assemblage une bonne dose de Cariñena, nom local du Carignan. Sur ses coteaux arides et vertigineux, ne pouvant délivrer que de petits rendements, on s’est surpris à découvrir sa finesse et son intérêt. La girouette a tourné au vent…

Il ne faudrait pas non plus négliger la responsabilité des syndicats d’appellations et de l’INAO peu enclins à la fantaisie et qui continue, toujours au nom du sacro-saint principe de simplification, à barrer la route à certains cépages historiques . Il paraîtrait que nous, consommateurs, ne sommes pas en mesure d’absorber trop d’originalité.

10 000 cépages dans le monde mais 33 font 50 % de la production

On estime qu’il existe dans le monde autour des 10 000 cépages. En France, seuls 250 sont autorisés comme « raisin de cuve » (aptes à produire du vin et qu’il faut distinguer du raisin de table). Dans le monde, trente-trois cépages pèsent 50 % de la production. Cette poignée de cépages que les viticulteurs ont adoptée partout dans le monde est appelée variétés internationales.

Disons le clairement, si l’on prend la liste des dix premiers cépages, leur prédominance est clairement lié à l’hégémonie des vins français sans vrai partage jusqu’aux années 80.

Hormis le Tempranillo espagnol, à la base notamment des vins de la Rioja, de l’Airen espagnol aussi distillé pour produire du Brandy (en nette chute), et du Trebbiano italien (utilisé aussi en France sous le nom d’Ugni blanc et distillé pour le Cognac et l’Armagnac), tous les autres cépages : le Cabernet-Sauvignon, numéro un mondial, le Merlot, le Chardonnay, la Syrah, le Sauvignon, le Pinot noir, le Grenache noir, vous évoqueront tous des vins bien français. Et encore, face à un Tempranillo, à peine sorti de ses frontières, un Merlot se retrouve dans plus de 37 pays !

Alors moi, je dis au boulot, il ne vous reste plus qu’à déguster 967 vins de cépages différents 🙂 …avec modération naturellement.

 


©DR

Gaël HERROUIN

Expert gradé et assermenté près le Tribunal de Commerce de Paris. Membre de la Compagnie des Courtiers-Jurés-Experts en vins (association créée en 1322, reconnue d’utilité publique par L’État). Gérant de la société Les Vins Dé- voilés, créateur d’événements autour de la dégustation de vins rares. Tél. 06 68 32 91 69 – contact@lesvinsdevoiles.com