Couverture du journal du 22/01/2021 Consulter le journal

[ Œnologie ] Elle est pas « bulle » la vie ?

Si certains se retroussent les manches face aux désordres économiques, sociaux et environnementaux, le monde, lui, à décider de « buller » ! Comment les vins effervescents se sont-ils emparés de la planète ?

Œnologie

Crémant, blanquette, cava espagnol, sekt allemand, prosecco italien, tout se vend comme des petits pains. Surfant sur la tendance (qui n’en est plus une, tant l’évolution est radicale et pérenne sur le long terme), tout le monde s’y met. À l’instar des Nantais qui, pour se diversifier des ventes « délicates » de muscadet ou de Gros plant, se mettent de plus en plus à faire des bulles ». Idem en Roussillon, où se précise la production d’effervescents à base de muscat, pour compenser la perte d’appétit pour les vins mutés.

Un chiffre parle de lui-même : en dix ans, la production de fines bulles en Val de Loire a été multipliée par deux ! Et le rythme n’est pas un phénomène hexagonal, la « fête » est mondiale. Le Chili avait misé sur le carménère (vieux cépage bordelais), l’Argentine sur le malbec, l’Uruguay sur le tannat (cépage connu grâce à madiran). Maintenant c’est au tour du Brésil, qui, dans une logique de différentiation, a décidé d’investir massivement dans la production de vins effervescents, dont le consommateur local est très friand.

L’explosion du prosecco

« Plus besoin d’un événement à célébrer et de flûtes en cristal pour faire sauter le bouchon. À l’image de la jeune génération, la consommation de bulles, se fait désormais en cocktail ou « on the rocks », cassant les codes d’un champagne enfermé dans une image jugée plus statutaire », décrit une enquête du journal Le Monde. À l’image du spritz. Sa couleur orange fluo aurait fait fuir il y a dix ans. Aujourd’hui, elle a propulsé les ventes de prosecco au firmament, partout dans le monde. Même dynamique pour l’effervescent espagnol, le cava. La marque Freixenet a touché le jackpot avec sa célèbre bouteille noire, représentant à elle seule 90 % des ventes de Cava en France.

À l’image du Spritz, sa couleur orange fluo aurait fait fuir il y a 10 ans. Aujourd’hui, elle a propulsé les ventes de Prosecco au firmament partout dans le monde.

« À eux deux, ces vins méridionaux très en vogue représentent un dixième des bouteilles de vins effervescents achetées en grande surface. C’est encore loin du champagne (une bouteille sur quatre) et des autres effervescents français, mais cela suffit pour bousculer les vieilles maisons nationales. Depuis 2011, les ventes d’effervescents latins ont été multipliées par cinq ! », selon Laure Delangeais dans le magazine Capital.

Grâce à leurs prix attractifs et à une communication décalée, ils ont désacralisé le fait de se payer et de boire des bulles, tout en étant modernes. « Ils ont réussi là où les mousseux premier prix, comme Charles Volner, Kriter et autres Café de Paris, à la communication vieillissante, n’ont pas pris le virage à temps de la modernité », pointe de nouveau Laure Delangeais.

La modernité en France s’est donc inscrite sous une autre forme. Moins guindé et moins coûteux, le pétillant naturel, ou « pet’nat » pour les intimes, est le cousin rock du champagne et du crémant. Avec ses arômes fruités plus intenses, des degrés d’alcool plus faibles, une sensation sucrante plus présente, on se rapproche des bases gustatives du prosecco ainsi que du modèle d’élaboration que va suivre l’ambitieux Brésil.

Le principe parle aux jeunes, « qui n’a pas envie de boire comme leurs parents » et aux consommateurs en quête de nouveauté et de vins d’esprit « nature » (ce que ne sont pas du tout, en revanche, leurs cousins méridionaux).

Partis de Loire, ces « pet’nat » sont en train de se tailler une belle réputation dans les bars à vins, en France, comme dans les bars branchés de New-York ou de Tokyo. Bref, vous l’aurez compris, les producteurs de vins effervescents ont de quoi faire « sauter les bouchons ».

+ 83 % de consommation en quinze ans

Désormais, nos « bubulles » concentrent 9 % de nos achats contre 5 % en 2003. Si le champagne s’est fait doubler par le prosecco et le cava, sur les volumes écoulés à l’étranger, les vins de Reims représentent toujours, à eux seuls, 15 % des vins effervescents produits dans le monde.

Même s’il y a une perte de leadership, Anna Achard (Business France) indique que la Champagne (qui exporte déjà plus d’une bouteille sur deux) conserve de belles cartes à jouer. D’abord à travers les vignerons indépendants, qui sont en plein développement : « On a réussi à convaincre le consommateur davantage sur l’information que sur la publicité, surtout à l’ère d’Internet qui a permis de développer la connaissance autour du vin. »

Ailleurs, Jordi Melendo, journaliste spécialiste des « bulles » relève : « L’Espagne a une certaine appétence pour les vins à bulles grâce à la culture du cava qui a commencé dès le 19e siècle autour de Barcelone. On aurait pu croire qu’il bloquerait la percée du champagne, mais c’est plutôt l’inverse. Il a pavé le chemin. »

Quid du crémant ?

Dans ce contexte très concurrentiel, les crémants, clairettes et autres « fines bulles de Loire » résistent bien et conservent leurs 45 % de parts de marché en France.

L’Alsace pointe toujours au premier rang mais ce sont les crémants bordelais qui connaissent actuellement la plus forte progression. Dans le Jura, une bouteille produite sur trois est déjà une « bulle ». En Bourgogne aussi, le crémant devient stratégique.

On aurait tort de ne pas profiter de l’extraordinaire engouement mondial pour notre vignoble, tant il est vrai que la différence de prix moyen avec un champagne paraît laisser une certaine marge à la montée en gamme et en prix », insiste un responsable bourguignon. « Le consommateur a très bien compris que le crémant était une excellente alternative au champagne avec un rapport qualité-prix imbattable. Cela commence aussi à se savoir à l’export, comme au Canada ou en Australie, où les vins mousseux arrivent même à s’imposer là où le champagne n’a pas encore tout à fait percé » précise Anna Achard.

La décision de l’ensemble des régions productrices de crémants, de communiquer d’une seule voix, sous le label « Crémants » de France, devrait aider. Pour l’avenir donc, tout indique que les chiffres de vente risquent de continuer à connaître une belle effervescence. Chouette, on va donc « buller » un peu plus.

Gaël HERROUIN

Expert gradé et assermenté près le Tribunal de Commerce de Paris Membre de la Compagnie des Courtiers-Jurés-Experts en vins (association créée en 1322, reconnue d’utilité publique par L’État). Gérant de la société Les Vins Dévoilés, créateur d’événements autour de la dégustation de vins rares.

Tél. 06 68 32 91 69 – contact@lesvinsdevoiles.com