Couverture du journal du 14/06/2024 Le nouveau magazine

Groupe Vidéal : l’inclusion avant l’heure

Orano, La Poste, Airbus… Ces grands groupes ont accordé leur confiance au groupe Vidéal, qui compte aujourd'hui 450 employés, dont 72 % sont en situation de handicap, répartis dans 13 entreprises dites "adaptées". Ensemble, ces entreprises génèrent un chiffre d'affaires de 18 millions d'euros. L'histoire de Vidéal remonte à 1997, lorsque Didier Dubois fait preuve d'une ambition visionnaire pour l’époque. Il entend déployer un groupe d’entreprises adaptées à travers la France pour être en mesure de répondre aux appels d’offres nationaux. Pari réussi. Ce qui laisse le temps au dirigeant de plancher sur des projets d’un autre type, à l’image de la création d’un hôtel au sein de l'auberge de Barbizon (Seine-et-Marne) qui abrita l'école éponyme de peintres. Rencontre avec Didier Dubois, président du groupe, au siège de Vidéal à Chartres-de-Bretagne, en périphérie de Rennes.

Didier Dubois, président du groupe Vidéal ©Studio Carlito

Il aspire à l’indifférence, démontrant « au monde ordinaire que la compétence ne connaît pas de frontières entre personne handicapée ou valide ». Avec 18 métiers, 32 activités, et un organisme de formation, le groupe Vidéal propose des services allant des prestations aux entreprises à la maintenance de véhicules électriques, en passant par l’externalisation de fonctions RH et administratives, la paie par exemple. Soit sous forme de prestations, à des tarifs équivalents aux prix du marché, soit sous la forme de travailleurs détachés en CDD « tremplin » au sein des entreprises clientes.

Différence entre ESAT et entreprise adaptée (EA)

« C’est la Maison Départementale des Personnes en situation de Handicap, qui décide de l’orientation des travailleurs handicapé. Parmi les critères, le niveau d’autonomie. »

Les ESAT emploient exclusivement des travailleurs handicapés dans leurs équipes de production et sont soumis au code de l’action sociale. Les aides de l’État sont majoritaires dans le financement (de l’ordre de 20 % de chiffre d’affaires et 80 % de subvention). Le travailleur est un usager, il perçoit une indemnité de 55,7% du SMIC minimum pour un ETP.

Les EA doivent assurer un taux d’emploi de travailleurs handicapés compris entre 55 % et 75 %. Elles dépendent du code du travail et des conventions collectives. Le travailleur est un salarié, il est rémunéré à 100% du SMIC minimum. Les EA était nommée « atelier protégé », mais une loi de 2005 a introduit un changement de terminologie.

Le groupe de 13 entreprises affiche un chiffre d’affaires consolidé de 18 millions d’euros en 2023, avec des clients « très variés, de la PME au grand groupe », qui peuvent ainsi s’acquitter de la partie financière de l’obligation d’emploi de travailleurs handicapés. « Nous sommes rentables, pas comme une entreprise ordinaire, c’est clair, mais rentables. La vraie question est de savoir quel niveau de rentabilité est suffisant pour créer et maintenir de la valeur ? »
Les entreprises adaptées perçoivent annuellement une aide au poste, oscillant entre 17 000 et 18 000 euros, selon l’âge du travailleur. « Ces subventions de l’État ne représentent que 20% de notre chiffre d’affaires, alors qu’elles permettent à la fois de compenser les écarts de productivité et le travail d’accompagnement de nos collaborateurs. »

Un groupe d’envergure nationale

La France compte environ 800 entreprises adaptées, employant plus de 40 000 salariés à ce jour, dont obligatoirement plus de 55 % sont titulaires d’une RQTH (reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé). « Vidéal se distingue par sa présence dans des secteurs innovants et par une couverture géographique nationale », de Avignon à Brest, Caen, Lyon, Marseille, Paris, Rennes, Toulon, Toulouse, Vannes … « Nous ne sommes pas encore présents dans le Nord et l’Est. La conjoncture économique actuelle a temporairement freiné notre projet d’expansion. Nous avons toujours privilégié la croissance organique. La croissance externe est venue uniquement après le Covid. »

Une nouvelle usine de 4 000 m2

Pour le développement de Vidéal, Didier Dubois voulait « quelque chose qui respire. Aucune nouvelle initiative du groupe ne peut voir le jour sans une vraie responsabilité environnementale. » C’est dans cette optique qu’une nouvelle usine de 4 000 mètres carrés, axée sur la valorisation des déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) et des matériaux, verra le jour en novembre 2025 à Freneuse (78).

Les hôtels « adaptés »

Ara Hôtel à Landerneau, premier hôtel sous statut d’entreprise adaptée de France ©Vidéal

À son arc, Didier Dubois a ajouté l’hôtellerie, créant le premier hôtel sous statut d’Entreprise adaptée de France. Acquis en 2015 par Vidéal, l’ARA Hôtel à Landerneau (29), déjà doté de 42 chambres, une extension comprenant 8 chambres, 7 appartements et un centre bien-être ouvrira ses portes en juin 2024.

L’ouverture d’un deuxième établissement, l’Osmo Hôtel à Chantepie (35), est prévue pour 2026, avec 92 chambres. « J’ai eu l’opportunité de saisir un terrain. L’investissement s’élève à 8 millions d’euros, avec un associé sur le foncier. » La construction débutera dans deux mois. Tous les produits et services proviendront du milieu adapté.  Mais Didier Dubois prévient : « Nous ne voulons pas mettre en avant le handicap ».

Cette initiative hôtelière s’inscrit dans un projet plus vaste porté par l’entreprise Sloway, fondée en 2017 et dirigée par Didier Dubois et l’entrepreneur Fabrice Garrault, tous deux fondateurs de l’incubateur et coworking La Ruche. Leur ambition est de créer un « Village des transitions » à Chantepie. Initialement prévu avec l’hôtel, 4 000 m2 de bureaux, une crèche et un restaurant, ainsi que La Ruche et le siège de Vidéal, le projet est en cours de réévaluation, notamment en raison du coût actuel des matériaux. « Nous tenons à minimiser l’impact environnemental, en utilisant des matériaux réutilisables et en garantissant la qualité de l’air, dans une approche de « cradle to cradle » *».

*du « berceau au berceau », en francais pour désigner une démarche productive écoconçue et durable.

Art & handicap : Barbizon en 2028

Convaincu que l’inclusion ne se joue pas que dans les milieux scolaire, professionnel et sportif mais aussi dans l’art, Didier Dubois et son équipe envisagent de reprendre l’auberge historique de Barbizon, petit village niché près de la forêt de Fontainebleau, devenu à partir des années 1820 une destination prisée par les peintres parisiens en quête d’inspiration. Le lieu devient le berceau du courant pré-impressionniste, « L’École Barbizon ». « Nous travaillons en étroite collaboration avec la municipalité, qui nous céderait l’auberge pour créer, en 2028, un hôtel, en symbiose avec le monde artistique. »

Naissance du groupe en 1997

©Studio Carlito

Cette diversification vers l’hôtellerie est un retour aux sources. Ancien patron de boîte de nuit et de restaurant sur le secteur d’Erquy-Val André, Didier Dubois cherche une activité qui « a du sens ». Nous sommes au milieu des années 1990. Il découvre le milieu du handicap, « les Centres d’Aide par le Travail (CAT) à l’époque », et constate « avec étonnement » que les travailleurs handicapés ne sont pas soumis au droit commun du travail, ne suivent pas de programme de formation et la prédominance des associations gérées par les parents d’enfants handicapés. Porté par sa conviction entrepreneuriale, Didier Dubois fonde son premier atelier protégé privé en 1997. « Ma démarche était incomprise. Venant du secteur privé, on se disait que je n’avais pas qu’une démarche lucrative. »

À cette période, Didier Dubois fait la rencontre d’un prospect de l’entreprise Areva (aujourd’hui Orano), dont le site nucléaire du Tricastin se situe à la frontière entre le Vaucluse et la Drôme. « Face aux difficultés pour obtenir un agrément en Bretagne, je l’ai sollicité, et obtenu, dans le Vaucluse, à Orange. Il m’a fallu trois années de persévérance pour obtenir ce premier agrément auprès des autorités compétentes, la DREETS actuelle. » 

Le contrat historique avec Orano

Didier Dubois finit par décrocher un premier marché de tri de gants plastique en 2002. Progressivement, Vidéal développe une activité de blanchisserie industrielle au sein des centrales nucléaires. « Anne Lauvergeon (présidente du directoire d’Areva de 2001 à 2011, N.D.L.R.) menait une politique sociale forte. Sa mère avait été assistante sociale, elle avait cette fibre. » Aujourd’hui, le partenariat entre Vidéal et les sites nucléaires Orano du Tricastin, de Marcoule et de Melox s’articule autour de trois métiers : la propreté, l’entretien des espaces verts et la petite maintenance. Cette collaboration emploie environ cinquante salariés de Vidéal. L’entreprise bénéficie d’une habilitation secret défense et d’une certification CEFRI.
« Au départ, les familles de travailleurs porteurs de handicapés étaient réfractaires, compte tenu du risque d’accident ou de contamination, se souvient le dirigeant. De plus, les syndicats d’Areva s’opposaient à cette idée et les personnes handicapées étaient souvent présumées incompétentes. »

La perception du handicap a évolué

Depuis, l’image des travailleurs handicapé a connu « une évolution nette », tant concernant « leur autonomie, que leurs compétences ». Malgré cette progression, certains obstacles persistent. « Actuellement, c’est surtout la conjoncture économique qui constitue un frein. Le recrutement d’une personne handicapée demande un peu plus de temps et engendre des coûts légèrement supérieurs. »
Quant à la norme CSRD, imposant l’obligation de reporting de durabilité, « bien que nous manquions encore de visibilité, elle représente un pas de plus vers l’encouragement des chefs d’entreprise à agir en faveur de l’inclusion.»

Bonus

Vous êtes aussi président de Dirigeants Responsables de Bretagne. D’où vient l’envie de vous engager ? Mes parents étaient commerçants à Iffendic (35). Tous les mercredis, mon père faisait une tournée en campagne, je le suivais. Il lui arrivait de ne pas faire payer certaines choses. Il avait de fortes valeurs. Je crois que j’ai gardé cela de lui. Avant d’entreprendre, j’ai été six ans pompier volontaire. J’ai passé le concours d’officier chez les Pompiers de Paris.

Un lieu ? La Corse, et la route des Sanguinaires plus particulièrement, un mélange de Corse et de Bretagne.

Un sport ? Je suis plongeur, niveau 3. La plongée est un moment où l’on est entièrement soi-même. J’étais triathlète, j’ai fait des Iron Man. Je continue de courir, c’est ainsi que les idées me viennent, cela permet de libérer des choses et enlever des noeuds.

Un mantra ? Faire confiance et donner pour recevoir. Je suis très attaché au sourire également, il n’y a rien de plus expressif.