Couverture du journal du 05/08/2022 Consulter le journal

Entretien avec Manuel Roussel, propriétaire du château Le Rocher Portail

Il fait le buzz, car on l’associe au château de Poudlard dans Harry Potter ou encore à celui de Downton Abbey. Situé dans le Coglais entre Rennes et le Mont Saint-Michel, Rocher Portail est considéré comme l’un des plus beaux châteaux de Bretagne. Sa discrète notoriété ne fait que croître depuis que le jeune propriétaire Manuel Roussel a décidé de l’ouvrir au public il y a 5 ans, et d’y organiser prochainement une école de sorcellerie avec diners ensorcelés… ouverts aux moldus bien sûr !

Château Rocher Portail

Manuel Roussel, propriétaire ©Studio Carlito

Nous commencerons la visite par la grange, une fois n’est pas coutume, puisque c’est ce qui fait actuellement la notoriété de Rocher Portail. Transformée en espace réceptif (après 1 million d’euros d’investissement et une rénovation de grande qualité), son charme désuet attire chaque samedi des mariages de standing. Mais cet automne, aux vacances, cette grande salle sera le théâtre d’une tout autre féérie : l’ouverture de l’école des sorciers, avec capes et balais volants, et grandes tablées pour des diners en présence des professeurs de magie. Tout pour plaire aux inconditionnels de la saga Harry Potter ! Même si, pour cause de droits protégés par Warner Bros, chaque référence au best-seller doit se volatiliser.

Ainsi comme au château de Cheverny, qui s’est associé à l’image de Tintin pour faire venir les curieux, Rocher Portail pourrait bénéficier de cette carte grand public. Mais c’est bien le domaine dans son ensemble qui mérite toutes les attentions des visiteurs, par l’élégance sobre des lieux, la richesse de ses intérieurs, ses jardins et potagers, et son histoire originale.

400 ans d’histoired’hommes d’affaires !

Cet édifice s’est élevé à partir de 1596, selon les désirs de Gilles Ruellan, un modeste breton devenu grand homme d’affaires, et conseiller privé à la cour auprès du roi Henri IV, de la reine Marie de Médicis et du Cardinal de Richelieu. « Gilles Ruellan est un homme étonnant, il officie d’abord dans le commerce de toiles pour les voiles de navire, dans ce secteur de Fougères et Saint-Malo », indique Manuel Roussel. « Cet homme a le sens des affaires, il devient -pour le compte de la monarchie- le collecteur de « billot » en Bretagne, relevant les taxes sur les barriques de cidre, vin, bière… Une charge lucrative ! » Doué en affaires et en politique, car pendant les guerres de religion entre les protestants et les catholiques, il finance tantôt du côté de la Ligue, tantôt du côté du roi. Il amasse rapidement fortune, acquiert plusieurs domaines et fait édifier des châteaux, dont celui de Rocher Portail.

Château Rocher Portail

©Studio Carlito

Ce domaine sera légué à la famille Farcy au 17e siècle, une famille très puissante de l’Ouest de la France. En 1866 la famille De Boutray acquiert le domaine, « Alexandre De Boutray y fait des travaux de rénovation par Jobbé-Duval dans un souci de conservation ».C’est ainsi que l’édifice gardera son identité caractéristique des constructions du 17e au fil des siècles.

Passage secret et tapisseries uniques

Manuel Roussel est un enfant pays, qui rêvait d’acquérir ce château toujours habité et fermé au public, pour l’ouvrir à tous. 30 ans plus tard, ce vœu s’est exaucé en 2017. Il acquiert le domaine de 60 hectares où trône le Château du Rocher Portail. Il y découvre du mobilier transmis de génération en génération, une série de tapisseries murales du 17e siècle, des salles richement décorées de polychromies au plafond ; un passage secret qui servit au Marquis de la Rouerie (grand chef de la chouannerie bretonne lors de la période révolutionnaire) ; des lettres et correspondances royales, un poème de Victor Hugo datant de 1838… « On va de découverte en découverte ! » indique- t-il encore émerveillé. De tous les recoins rejaillit une histoire.

« Le château a accueilli 120 collégiens de Saint-Malo pendant la 2nde guerre, ils ont vécu ici pendant 3 ans, sous le regard du colonel allemand Von Aulock bien connu des malouins. »

« Et ce qui lui vaut d’être surnommé le Downton Abbey français (en référence à une série anglaise sur la vie des domestiques au XIXe siècle), c’est que l’ensemble des chambres des 35 domestiques à été conservé dans leur état d’origine sur les 2/3 des combles. »

De multiples trésors qui valent de nombreuses reconnaissances, comme ces 2 étoiles au Guide vert Michelin des monuments, et le prix Villandry pour les jardins conformes aux aménagements originaux du XVIIe siècle.

Un parcours atypique

Revenir sur le parcours de Manuel Roussel n’est pas anecdotique, et prend sens dans l’histoire de ce château marqué par 3 familles d’hommes d’affaires. « J’ai grandi ici, je suis allé à la Fac de sciences de Rennes, puis j’entre à l’École des métiers de l’environnement de Bruz à son ouverture. Intéressés par le monde de la mer et de la voile, à plusieurs étudiants nous créons une association qui se penche sur les problèmes de pollutions maritimes, le traitement des sables et sédiments. Et puis il y a eu le naufrage du pétrolier Erika fin 1999, ensuite celui du Prestige… On a directement créé notre société de dépollution, et remporté des appels d’offres internationaux. C’est comme ça que l’on a été propulsé dans le monde industriel, face aux mastodontes comme Suez ou Veolia ! C’était fou. »

Château Rocher Portail

Manuel Roussel, propriétaire ©Studio Carlito

De Idra environnement au Groupe Artesa, leader en France et spécialiste en recyclage des terres polluées, il passe vingt ans dans cet univers industriel. Il y a 5 ans quant l’occasion se présente d’acheter Rocher Portail, son sang ne fait qu’un tour. Il se lance avec sa femme Madly dans cette autre aventure, et quitte sa société progressivement jusqu’en 2020. Un défi.

Une folie comptable !

S’il a hérité du titre de baron en même temps que du titre de propriété, Manuel Roussel n’en fait aucune allusion. « Vous savez, c’est réellement une folie comptable d’acquérir et de s’occuper d’un tel domaine. On ne peut le faire que par passion ! ». Chauffage, impôts, électricité, assurance, c’est chaque année 200000 euros de charges fixes. Soit 20 000 visiteurs par an à 10 € l’entrée, « alors on doit développer des projets innovants, de l’évènementiel. Nous nous sommes réunis en 2020 au sein d’un réseau : « Les Audacieux du Patrimoine ». Y sont rassemblés des propriétaires-gestionnaires de monuments historiques familiaux, développant des activités économiques durables, respectueuses de l’histoire, de l’identité des lieux et de l’environnement. »