ENTRETIEN. Erwan Gouadec, directeur des Trans Musicales : « Nous sommes à un moment décisif pour le futur »

Avec 4,9 millions d’euros de budget et près de 98 % de taux de remplissage, les Trans Musicales n’échappent pourtant pas aux tensions qui secouent le secteur culturel. Après un déficit de 20 000 euros en 2025 et un premier plan d’économies de 200 000 euros, l’association doit dégager une somme équivalente en 2026. Quatre CDI sont appelés à disparaître tandis que les tarifs augmenteront. Son directeur, Erwan Gouadec, détaille un modèle financé à 43 % par des subventions publiques et contraint de se réinventer sans renoncer à la prise de risque artistique qui fait l’identité du festival.

Erwan Gouadec, directeur général des Trans Musicales, fait face à la hausse des coûts d'exploitation.

Erwan Gouadec, directeur général des Trans Musicales, fait face à la hausse des coûts d'exploitation. © 7Jours/Rolland

Les Trans Musicales sont nées en 1979. Comment définir aujourd’hui leur place dans le paysage des festivals ?

Erwan Gouadec. L’association organise les Rencontres Trans Musicales et gère aussi l’Ubu tout au long de l’année. Le festival reste marqué par sa capacité à rassembler massivement autour d’artistes émergents, parfois jamais vus en France ou en Europe. On peut avoir 4 000 ou 5 000 personnes devant un groupe qui n’a encore sorti aucun disque. C’est assez particulier, même à l’échelle européenne, et le festival attire environ 55 000 personnes par an. Cette histoire est jalonnée d’artistes devenus ensuite très connus : Nirvana a joué aux Trans en 1991, Portishead y a donné son tout premier concert, Daft Punk y est passé deux fois, Björk y a fait son premier concert solo. Plus récemment, Stromae y a donné son premier live avec des musiciens, et Zaho de Sagazan y a créé un spectacle.

Cette singularité est-elle indissociable de Rennes ?

E. G. Je dis souvent que les Trans ressemblent au territoire où elles se tiennent, mais que le territoire ressemble aussi aux Trans. Après presque cinquante ans, une part importante de la population rennaise a eu affaire au projet d’une manière ou d’une autre. On a participé à l’identité du territoire et on y est très implantés. L’Ubu s’inscrit dans cette continuité : nous le gérons depuis la fin des années 1980 et il sert à la fois de salle de concerts, de lieu de répétition et d’outil pour accompagner des artistes. Il peut accueillir un artiste avant les Trans, puis permettre de le revoir après. Sur cinq jours début décembre, on accueille quasiment autant d’artistes qu’à l’Ubu pendant tout le reste de l’année.

Jusqu’à 1 000 personnes sont mobilisées pendant le festival, dont environ 300 bénévoles

Combien de personnes faut-il pour faire tourner une telle mécanique ?

E. G. Jusqu’à 1 000 personnes sont mobilisées pendant le festival, dont environ 300 bénévoles. Et contrairement à beaucoup de festivals, les bénévoles ne sont pas indispensables à l’ouverture : ils viennent en complément de missions tenues par des salariés. On salarie notamment tout le monde dans les bars. Cela représente environ 700 personnes sur la période, auxquelles s’ajoutent les salariés des prestataires. À l’année, l’association compte 17 salariés permanents, soit 16,8 équivalents temps plein, mais 36 ETP au total. À partir de septembre, une dizaine de personnes viennent déjà renforcer la comptabilité, la communication ou l’action culturelle.

Quel est le budget annuel de l’association ?

E. G. En 2025, nous étions autour de 4,9 millions d’euros. Cela finance les emplois permanents et temporaires, les cachets artistiques, les prestataires, les hébergements, les déplacements, l’eau, l’électricité… Au Parc-Expo, on arrive dans des halls quasiment nus. Il faut les sécuriser, les équiper, les décorer, monter les structures, installer le son et la lumière, organiser les toilettes, la restauration, le tri des déchets, payer les techniciens, les agents de sécurité, les personnels d’accueil. À certains moments, c’est une petite ville d’environ 15 000 personnes qu’il faut faire fonctionner.

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Comment se répartissent vos recettes ?

E. G. Les subventions publiques représentent environ 43 % du budget général. Notre premier partenaire est la Ville de Rennes, puis viennent l’État, la Région, Rennes Métropole et le Département. La billetterie pèse autour de 21 %, les bars et la restauration 16 à 17 %, et les financements privés environ 11 %, entre sponsoring, mécénat et privatisations. Sur le festival, la part des subventions est plus faible car il génère davantage de recettes propres ; à l’Ubu, elle est plus importante. Ce niveau de financement public est aussi lié à notre prise de risque artistique : une économie de marché pure ne serait pas viable avec un tel degré de découverte. Pris séparément, beaucoup d’artistes que nous programmons attireraient peut-être 40 personnes dans un bar au moment où on les choisit.

Pourtant, avec près de 98 % de remplissage, vous êtes légèrement déficitaires. Comment l’expliquer ?

E. G. En 2025, nous avons terminé avec environ 20 000 euros de déficit sur 4,9 millions, soit autour de 0,4 %. Pris isolément, ce n’est pas énorme, mais quand les exercices déficitaires se succèdent, cela finit par peser. Les coûts de production augmentent, tandis que les financements publics stagnent ou diminuent. Et quand ils stagnent dans un contexte inflationniste, ils baissent en réalité en pouvoir d’achat. Les autres recettes ne compensent pas. En 2025, notre subvention du Département a baissé de 50 % et celle de la Ville de 3 % ; en 2026, celle de l’État a diminué de 5 %. La Région et Rennes Métropole ont maintenu leur participation. Les perspectives pour 2027 et 2028 nous inquiètent davantage encore.

Nous sommes surtout touchés par l’inflation

Vous aviez pourtant déjà engagé un plan d’économies en 2025…

E. G. Oui, de 200 000 euros, et nous devons refaire environ 200 000 euros d’économies en 2026. Sans le premier plan, la situation aurait évidemment été plus difficile. Nous avons par exemple fermé l’Ubu pendant les Trans alors qu’il était historiquement ouvert cinq jours durant le festival. Mais la baisse des financements publics n’est pas, en poids, le premier facteur. Nous sommes surtout touchés par l’inflation : les salaires, la sécurité, l’hébergement, les matières premières, la nourriture… Tout augmente au moment où les financements se tassent ou refluent. C’est le fameux effet ciseau.

C’est ce qui conduit aujourd’hui à supprimer quatre postes permanents ?

E. G. Oui, il s’agit de quatre CDI. Le projet de restructuration doit nous permettre de revoir le volume de notre modèle pour pouvoir affronter la suite. Il est encore trop tôt pour donner un chiffre très précis, car nous sommes en cours de réorganisation, mais l’économie devrait être de l’ordre de 100 000 euros, probablement un peu plus. Ce sont des décisions extrêmement dures, humainement et symboliquement. Quand on embauche quelqu’un, ce n’est jamais en imaginant qu’on devra peut-être supprimer son emploi un jour. Mais les efforts de gestion et les économies déjà engagées ne suffisent plus.

Les festivaliers vont-ils également être mis à contribution ?

E. G. Nous avions déjà augmenté le tarif plein de 5 euros en 2024. Cette année, l’augmentation portera sur l’ensemble des tarifs, de manière proportionnée. Sur le tarif plein, elle devrait être à peu près équivalente, autour de 5 euros, et un peu moindre en valeur sur les autres tarifs. En parallèle, nous cherchons encore des économies de dépenses. Par exemple, nous n’installerons plus d’éclairage spécifique dans les allées extérieures du Parc-Expo et utiliserons celui qui existe déjà. Pendant longtemps, nous sommes allés très loin dans le détail pour rendre l’expérience la plus agréable possible. Cette année, nous allons devoir refluer un peu sur ce type de dépenses.

Avec près de 5 millions d’euros de budget, nous sommes finalement une PME sous statut associatif, avec les mêmes responsabilités économiques

À quoi peut ressembler le modèle économique des Trans dans dix ans ?

E. G. Je ne suis pas devin. Mais nous avons travaillé pendant un an, dans le cadre de la Convention des entreprises pour le climat, à redéfinir un modèle d’affaires qui intègre à la fois la viabilité économique, les limites planétaires et les planchers sociaux. Nous avons fait ce parcours avec une soixantaine d’entreprises et de collectivités de Bretagne et des Pays de la Loire. Cela oblige à regarder au-delà du seul secteur culturel. Nous voulons aussi continuer à développer les financements privés, mais sans perdre de vue notre contribution à l’intérêt général. Avec près de 5 millions d’euros de budget, nous sommes finalement une PME sous statut associatif, avec les mêmes responsabilités économiques. Il y a quelque chose de cruel à constater que le projet est populaire, qu’il attire des dizaines de milliers de personnes, et que cela ne suffit pas à écarter une forte pression économique. Nous ne sommes pas catastrophistes, mais nous sommes à un moment décisif pour le futur.

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