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Trésors archéologiques en baie de Saint-Malo

À Saint-Malo, en mer ou dans la Rance, un précieux patrimoine culturel est enfoui sous les eaux. Le mettre au jour et veiller sur lui est la mission de l’Association pour le Développement de la Recherche en Archéologie Maritime (Adramar) et de son archéologue sous-marine, Anne Hoyau Berry. Quelles sont les découvertes les plus importantes faites dans les profondeurs malouines ? Les corsaires ont-ils laissé un héritage de trésors engloutis ? Rencontre avec une archéologue à palmes, spécialiste de l’Époque moderne, qui travaille également pour l’INRAP et des projets satellites comme l’archéologie de la piraterie.

Anne Hoyau Berry, archéologue sous-marine à l'Adramar, dans l'anse de La Passagère à Saint-Malo. ©Studio Carlito

Anne Hoyau Berry, archéologue sous-marine à l'Adramar, dans l'anse de La Passagère à Saint-Malo. ©Studio Carlito

L’histoire, la sienne, commence au Mans. Très vite, l’attirance pour l’eau se fait sentir. Puis vient l’amour pour les périodes anciennes. Des études d’histoire et un mémoire sur la navigation au Haut Moyen Âge plus tard, Anne Hoyau Berry, devenue archéologue sous-marine, explore les eaux du monde et celles de l’Atlantique, de la Manche et de la Mer du Nord en particulier. Depuis 2011, elle fait partie des trois salariés de l’Adramar, créée en 1993 à Saint-Malo par Elisabeth Veyrat et Michel L’Hour, un des plus grands archéologues-plongeurs de France. Les locaux se trouvent dans un ancien hangar à tabac de la Chaussée des Corsaires.

À Saint-Malo, « les épaves de La Natière ont marqué ma carrière »

Le fait d’arme de l’Adramar est sans conteste l’exhumation de deux épaves de frégates corsaires de La Natière au large de Saint-Malo (voir carte). Grâce à dix années de fouilles archéologiques, un trésor de près de 4 000 objets du quotidien datant du XVIIIe siècle a refait surface : de la vaisselle, des armes, des pelles à sel, une règle de canonnier… Des dés à jouer aussi, pourtant prohibés à bord des navires. Et même des graines issues de la famille des poivrons. « C’était délirant, car il y avait une qualité archéologique et une variété d’objets incroyable. Ça a marqué ma carrière d’archéologue », s’enthousiasme Anne Hoyau Berry.
Une partie des objets sont exposés au musée de Saint-Malo.

Grâce à dix années de fouilles archéologiques sur les épaves de La Natière, un trésor de près de 4 000 objets du quotidien datant du XVIIIe siècle a refait surface.

Le sens du métier

De là à dire que ces découvertes sont celles d’une vie, pas tout à fait. « J’ai toujours envie d’aller vers la prochaine épave. Je suis dans l’attente de cette rencontre, car c’est le piment du métier. Ce que je recherche avant tout c’est le contact avec l’Histoire, avec les objets et la découverte. C’est l’enquête qui me passionne, confie-t-elle. J’ai réussi et j’estime que j’ai bien fait mon travail quand je peux raconter l’histoire, la manière dont nos ancêtres vivaient et agissaient. La preuve est devant nos yeux, il n’y a plus qu’à la faire parler et la transmettre. »

Une épave près du barrage de la Rance

La prochaine épave justement, Anne Hoyau Berry la connaît déjà. Énigmatiquement nommée « épave ZI 24 », elle se situe en amont du barrage de l’usine marémotrice de la Rance (voir carte). Deux précédentes missions de fouilles ont permis de mettre à jour un navire du XVIIe siècle. Après autorisation du département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines du ministère de la Culture, une nouvelle intervention est programmée en juin de cette année pour poursuivre le travail d’identification.

©Steven Israël

©Steven Israël

Comment savoir où se trouvent tous les vestiges ?

L’association répertorie les vestiges cartographiés par le ministère de la Culture (1 100 sites) sur une carte interactive nommée Atlas Ponant. En un clic, on découvre l’objet trouvé, sa date et son histoire. Des épaves de bateaux bien sûr, une trentaine identifiée pour le moment en baie de Saint-Malo, mais aussi d’avions, de sous-marins ou de tanks, et des pièges à poissons.

L’archéologie de la piraterie

Quand Anne Hoyau Berry n’est pas dans les eaux françaises, elle investigue dans des mers plus exotiques. En 2021, elle participe à une mission d’archéologie de la piraterie, un champ de recherche récent. Certes la littérature fait la part belle aux personnages de flibustiers, dont l’âge d’or se situe entre 1650 et 1730, mais les aspects de leur vie quotidienne, la connaissance détaillée de leur navire, de leur cargaison et des lieux de débarquement restent peu abordés par les historiens. L’équipe dont fait partie l’archéologue malouine a exploré l’épave du Speaker, un bateau qui a sombré au large de l’île Maurice en 1702. Pour en savoir plus sur la vie des pirates, les archéologues ont également fouillé l’île Sainte-Marie, qui appartient à Madagascar, et qui servait de camp de base à ces marins hors la loi. Une prochaine mission est dans les tuyaux, notamment pour pouvoir explorer la partie sous-marine de l’île Sainte-Marie. « Cela n’avait pas été autorisé par Madagascar en 2021, en raison du souvenir laissé par une mission américaine ».

Des fonds pour les fonds

Mais avant de repartir, il faudra récolter des fonds pour financer la mission. « La première représentait environ 30 000 euros, car nous avons travaillé bénévolement. »

Pour financer des missions ou du matériel, l’association recherche des financements privés. Pour une mission sur l’épave ZI 24 avec une dizaine de professionnels, il faut compter 70 000 euros.

En ce qui concerne l’Adramar, pour trois semaines à un mois de mission archéologique d’une équipe d’une dizaine de professionnels sur l’épave ZI 24 pour une équipe d’une dizaine de personnes, il faut compter 70 000 euros. Si le fonctionnement de l’association est assuré par les acteurs publics (la Région, le département, la ville de Saint-Malo et le ministère de la Culture) à hauteur de 200 000 euros, l’association recherche également des financements privés pour des missions ou du matériel. « Nous avons eu des sponsors qui nous fournissaient du matériel et des vêtements. Ce n’est pas notre métier de solliciter les entreprises, nous ne savons pas bien faire ça », regrette Anne Hoyau Berry.

 

Bonus

Dans la tête d’une archéologue

En dehors de votre activité personnelle, quel rapport avez-vous à la mémoire ? « En bonne archéologue je suis très liée au passé. J’ai du mal à jeter des choses chez moi (rires), les armoires sont pleines. Je me dis toujours que cela pourra servir. Je suis attachée aux objets et à leur histoire, même dans la vie quotidienne.»

Le souvenir de fouille qui vous laisse nostalgique ? « J’ai fait une mission fabuleuse sur une épave appelée « la jonque de Brunei » en mer de Chine, cargaison du XVe et XVIe siècles. Il y avait de la vaisselle de Chine, du Viêt Nam et de Thaïlande. Dans la vaisselle chinoise, il y avait du Céladon dont la finesse et la couleur étaient magnifiques.»

Un personnage historique favori ? « Colbert ! C’est un génie de l’organisation. Il a fait grandir le pays de manière incroyable.»