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DGA MI : à l’assaut des menaces cyber

Situé à Bruz, le centre d’expertise et d’essais DGA MI (Direction Générale de l’Armement Maîtrise de l’Information) est un centre d’expertise technique, rattaché au ministère des Armées et spécialisé dans le domaine du numérique. Doté d’un budget annuel de l’ordre de 95 millions d’euros, ce « temple de la guerre cyber-électronique » regroupe des experts de la cyberdéfense, des systèmes d’information, des télécommunications, des systèmes spatiaux, et des missiles. Rencontre avec Lionel Morin, le directeur de cette base ultra-discrète et ingénieur général de première classe.

Lionel Morin -directeur du centre d’expertise et d’essais DGA MI, Situé à Bruz ©Studio Carlito

De Celar à DGA MI, de 800 à 2 250 personnes

4,5 kilomètres de clôture protègent cet antre de la cybersécurité rennaise. Sur ce site, le secret-défense règne. Plusieurs centaines de zones, dites « secrètes », dans lesquelles on ne pénètre que muni d’autorisations spécifiques. 2 250 personnes (85 % d’ingénieurs, en majorité civils, et 8 % d’officiers) œuvrent à « l’expertise technique du ministère des Armées pour le numérique, cherchent à anticiper les menaces et à proposer des solutions pour la Défense jusqu’aux plus hautes autorités de l’État », commence Lionel Morin, directeur du site depuis trois ans.

Depuis sa création en 1961, le lieu a constamment évolué. Connu sous le nom de CELAR (Centre d’électronique de l’armement) jusqu’à fin 2009, date à laquelle le site a intégré la totalité des activités du Laboratoire de recherches balistiques et aérodynamiques de Vernon (Eure), la DGA-MI est en croissance constante. « Composants, radios, armes électroniques, GPS, rétroconception, chimie… Nous avons bien plus de 100 métiers différents, répartis dans douze divisions. » Un véritable village, qui a connu, à partir de 2012, sa première croissance cyber, et ne cesse de recruter. « Rien que l’année dernière, nous avons recruté plus de 200 personnes, un exploit dans notre domaine. Nous espérons en recruter plus de 500 d’ici à 2028. »

« Nous avons recruté plus de 200 personnes l’année dernière. Nous espérons en recruter plus de 500 d’ici à 2028 »

Panne de logements et de sourcing

Pour assurer sa croissance, la DGA MI fait face, comme d’autres entreprises de la région, à des difficultés de recrutement dans un monde concurrentiel. « Le nombre d’élèves dans les écoles d’ingénieurs est en deçà des besoins annuels de la filière. De plus, les recrutements en dehors du Grand Ouest restent compliqués. Enfin, ceux qui nous rejoignent sont confrontés à des problèmes d’hébergement avec un marché de l’immobilier très tendu dans la métropole rennaise. »

78 bâtiments et une zone naturelle protégée

Pour loger tout ce petit monde, la rigueur est nécessaire, et surtout de nombreux espaces. 78 bâtiments occupent ce site de 100 hectares, soit « une construction livrée par an, avec des pics certaines années. Depuis que je suis arrivé, trois bâtiments ont été construits et un autre est en cours de commande. »

Trois bases de mesures de signature radar aux dimensions colossales (dont l’emblématique bâtiment Solange, visible de toute la Région), deux data centers – « bientôt trois », de nombreuses antennes et pylônes géants, un terrain de sport… Des équipements constamment surveillés par une brigade de gendarmerie.

Pour cela, le montant d’investissement annuel moyen s’élève à 95 millions d’euros, en croissance également, incluant aussi « le coût de l’énergie du site, car nous sommes l’un des plus gros consommateurs du Département ». Pour contenir cette consommation, « nous essayons d’avoir une vraie démarche éco-responsable, une gestion du domaine raisonnée et d’avoir un impact positif, notamment en préservant des espaces naturels protégés au sein du site ».

« La DGA MI est le seul centre technique du ministère des Armées à avoir des compétences cyber à la fois dans les domaines défensif et offensif ». Par offensif, comprendre : concevoir des armes cyber !

 » Il y a eu une volonté régionale et ministérielle de faire venir une grosse partie du numérique en Bretagne » – ©Studio Carlito

« Liés à la région »

Historiquement, la Bretagne a toujours été une terre de télécoms. C’est donc sans surprise qu’elle est aujourd’hui « une place forte de la cyberdéfense », Rennes étant la seconde ville de France en termes d’emplois dans le secteur, juste derrière Paris. Sur les 86 000 emplois de la cyber en France, plus de 10 000 sont ainsi situés en Bretagne. Un chiffre en croissance de 10 à 15 % par an dans la Région.

Pas si discrète, l’entité a toute sa place dans l’écosystème breton. « Nous sommes très liés à la Région. Il y a eu une volonté régionale et ministérielle de faire venir une grosse partie du numérique en Bretagne, notamment depuis l’époque de l’ancien président de Région, aussi ministre de la Défense, Jean-Yves le Drian. »

Ces dernières années, de nombreuses instances se sont installées en Bretagne, et plus particulièrement à Rennes. Cela inclut le COMCYBER à la Courrouze, la nouvelle antenne de l’ANSSI, récemment inaugurée, avec, à terme 200 personnes, ainsi que la plus grosse école de formation cyber des armées en France à Cesson-Sévigné, récemment renommée Commandement de l’appui terrestre du numérique et du cyber (CTNC), anciennement Commandement des systèmes d’information et de communication (COMSIC)​​​​​​.

Cette forte implantation numérique comprend aussi des industriels, des PME et startups spécialisées, qui « sont tous en forte croissance. Nous avons un impact sur l’emploi breton assez important, cela se chiffre en milliards d’euros dépensés dans le numérique dans le cadre de la loi de programmation militaire. »

La liste des entreprises travaillant pour le ministère des Armées au niveau régional est importante : Thalès, Sopra Steria, Airbus defence and Space, Capgemini, Eviden, Orangemais aussi des startups et PME telles que Amossys, Synacktiv, Quarkslab… « des contrats nationaux d’envergure qui ont un impact régional fort ».

« Appuyer les synergies entre le ministère des Armées et la recherche »

L’intelligence artificielle en ligne de mire

L’économie de guerre s’accélère, notamment du fait des nouveaux conflits, avec un budget de 413 milliards d’euros sur la période 2024-2030 dans le cadre de la loi programmation militaire. Le ministère mise sur le développement de l’intelligence artificielle, l’une des « quatre priorités actuelles, avec le quantique, l’espace et la cyberdéfense ». Pour le moment, 50 ingénieurs et docteurs sont spécialisés dans l’intelligence artificielle sur le site, en augmentation de 20 % depuis 2022, « et il est probable que l’on ait beaucoup de recrutements dans ce domaine. Nous attendons les prochaines annonces mais tout porte à croire que le développement de l’IA sera à l’ordre du jour ministériel ».

Financer la recherche

Au-delà des liens avec la myriade d’entreprises cyber et numérique, la DGA-MI aide aussi au développement économique et à la recherche. Pour les startups, « nous pilotons un dispositif nommé Bretagne innovation Grand Ouest (BINGO !), et un incubateur d’entreprises, la Cyberdéfense factory, dans lequel deux à trois entreprises sont accompagnées à l’année. Nous travaillons aussi en partenariat avec le Poool (French tech Rennes-Saint-Malo) et l’incubateur de startups Cyberbooster, lancé par la stratégie nationale cyber dans le cadre de France 2030, qui s’installe dans le bâtiment Cyber Place ».

Le centre investit aussi dans un accord de partenariat avec la recherche, piloté avec les instituts de recherche, les universités et écoles d’ingénieurs en région« cofinancé par la DGA et la Région. L’objectif est d’avoir de la recherche pour le domaine cyber, au meilleur niveau européen, en Bretagne. Nous venons d’ailleurs de signer un avenant pour étendre cet accord aux travaux de recherche dans les domaines de l’intelligence artificielle et des télécommunications ».

Et ce n’est pas tout. « Nous avons aussi en commun avec la Région l’association Pôle d’excellence cyber (PEC), qui organise l’European Cyber Week, évènement réunissant le gratin du cyberespace français à Rennes. Par ailleurs, nous avons appuyé les dossiers pour obtenir des fonds européens pour la mise en place du programme Cyberskills4all, en lien avec le PEC, dans le cadre de France 2030, afin d’aider à développer l’offre de formation. »

Plus récemment, dans le cadre de l’AMI France 2030 de cluster européen d’excellence en IA, la DGA soutient le projet réponse de l’Université de Rennes et de ses partenaires régionaux, qui comporte un volet important orienté « IA, cybersécurité et défense ». « Le but est, une nouvelle fois, d’appuyer les synergies entre le ministère des Armées et la composante recherche de l’écosystème ».

« Le travail que nous réalisons à à la DGA MI permet de sauver des vies sur le terrain »

BONUS

©StudioCarlito

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Votre parcours ? Sorti de l’école d’ingénieur Polytechnique, je suis entré à la DGA en 1995. J’ai commencé à travailler dans la propulsion des sous-marins, à Nantes. Puis, je suis parti au commandement des opérations spéciales, ce qui m’a valu une mission au Kosovo. De retour à la DGA, je suis revenu dans le domaine naval et y ai exercé plusieurs postes (architecte, financier, directeur de programme). J’ai ensuite basculé dans le secteur spatial et des systèmes d’information opérationnels, ma première expérience dans le numérique. Je suis arrivé en tant que directeur à la DGA MI, il y a trois ans.

Pourquoi l’armement ? Très certainement le sens de l’État. Le sens de notre travail, c’est le service de la France, c’est notre ADN. Le travail que nous réalisons à à la DGA Maîtrise de l’Information permet de sauver des vies sur le terrain…

Des failles de sécurité sur le site ? Jusqu’à présent non, sauf un sanglier qui s’est introduit sur le site, par la porte sans badger et que nous avons mis plusieurs jours à retrouver.

Une activité préférée ? J’ai une maison en Normandie et mon plaisir c’est de l’entretenir, du bricolage, du jardinage… tout ce qui implique des outils et de la technique. Si je n’avais pas travaillé dans l’armement, j’aurais tout de même été ingénieur.

Une passion ? La bande dessinée, les Passagers du vent par exemple. C’est souvent considéré comme un art « secondaire », alors que ce n’est pas le cas. En musique, les Têtes raides, ou encore l’artiste Pomme.

©StudioCarlito

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Un mantra ? « On ne vaut que par le service rendu », c’est ma ligne de conduite. Sinon, pour les nouveaux arrivants, il y a aussi « Rassurez-vous, il n’y a aucune raison que cela se passe bien », car il y aura toujours des problèmes à surmonter. Le pire n’est jamais certain !

Une anecdote ? J’utilise très souvent l’expression « C’est ta balle« . Cela veut dire que lorsque je donne une mission à une personne, cette mission est la sienne et il doit la mener jusqu’au bout ! On m’a d’ailleurs offert une balle avec ce message inscrit dessus.