Couverture du journal du 23/02/2024 Le magazine de la semaine

L’industrie agroalimentaire entre deux eaux

Inflation, changement des habitudes de consommation, surcoût énergétique, impératifs écologiques, tensions liées aux négociations avec la grande distribution... l’agroalimentaire traverse des turbulences. Grands manitous de nos assiettes, les industriels de l’agroalimentaire (IAA) sont, de surcroît, régulièrement sous le feu des critiques. L'Association des entreprises agroalimentaires bretonnes (ABEA) décrit un moment décisif qui incite à la réflexion pour l'avenir de cette filière, qui pèse 21 milliards d’euros en Bretagne, et plus largement celui de l’alimentation. Entretien avec Rémi Cristoforetti, président de l’ABEA et directeur de la coopérative Le Gouessant (22), et Marie Kieffer, déléguée générale de l'ABEA.

Rémi Cristoforetti, président de l’ABEA et directeur de la coopérative Le Gouessant (22), et Marie Kieffer, déléguée générale de l'ABEA ©Studio Carlito

Comment réagissez-vous à l’actualité et la colère des agriculteurs ?

Marie Kieffer. Nous comprenons leur mouvement de révolte face à la surproduction réglementaire et aux injonctions contradictoires. Nous assistons à une crise alimentaire et c’est toute la chaîne de valeur qui craque. Alors qu’il faut remettre la souveraineté alimentaire au cœur des débats – et des vrais débats, pas des débats jacobins – notre filière est brutalisée. Il faut retrouver des repères, donner un tempo. Nous voulons être des acteurs de la construction.

Nous assistons à une crise alimentaire et c’est toute la chaîne de valeur qui craque.

Les traditionnelles négociations entre les IAA et la grande distribution viennent de se conclure fin janvier, au lieu du 1er mars. Elles ont été avancées par le Gouvernement dans l’optique d’enrayer l’inflation et acter des baisses des prix. Quel est le bilan ?

Rémi Cristoforetti. Les négociations ont fait l’objet d’un durcissement du rapport de force avec les distributeurs, avec agressivité et brutalité, de la pure négociation de prix. La période était en totale défaveur pour nos entreprises, puisqu’elles se sont principalement déroulées à l’approche de Noël, mettant nos produits à forte valeur ajoutée dans la balance. Qui plus est, nous avons dû négocier sans connaître nos coûts. Les volumes de ventes diminuent, reflétant une modification des habitudes de consommation des Français. On observe une tendance à la descente en gamme, avec un report sur les marques de distributeurs, dont la part de marché augmente. Avancer le calendrier était un effet de manche et un mauvais message pour tout le monde.

MK. L’avancée des négociations a précipité toute la chaîne de valeur dans une situation intenable. Les négociations n’auront fait qu’affaiblir les entreprises alimentaires bretonnes au profit des importations. Nous sommes encore en train de consolider les informations, mais nous devrions être entre 0 et 1 % de hausse de prix, la stagflation.

En chiffres

Agroalimentaire en Bretagne
21 milliards d’euros de chiffre d’affaires, dont 4 milliards à l’export
1 800 établissements (environ 1 300 sont des entreprises de moins de dix salariés)
73 000 emplois (1/3 des emplois industriels de la région)

L’ABEA
200 adhérents et 5 salariés
Avril, Bolton Food (Saupiquet), Brasserie de Bretagne, Bridor, Agrial, La Belle Iloise, Le Gouessant, Hénaff, Mytilimer, etc

La marge des agro-industriels atteint un record de 48 %, et pourtant certaines entreprises du secteur déclarent être exsangues de trésorerie ; c’est à n’y rien comprendre.

RC. Ce taux de marge de 48 % est souvent communiqué sans explication. Depuis les années 1990, le taux de marge des entreprises alimentaires connaît une érosion continue, atteignant son niveau le plus bas fin 2021 avec 29 %, inédit depuis le premier choc pétrolier. Le redressement du taux de marge de 2022, maintenu en 2023, est un rattrapage après plusieurs décennies de baisse, sans compensation. Une étude de l’Ania (association des industries alimentaires) montre que seulement 23 % des IAA ont vu leurs marges s’améliorer en 2023, quant 52 % sont confrontées à une baisse. L’agroalimentaire, ce n’est pas que Coca, c’est un modèle complexe, avec de très nombreuses entreprises, dont 98 % de PME.  Certaines sont dans des situations particulièrement préoccupantes.

Des voix s’élèvent pour dénoncer le modèle agroalimentaire intensif. Que répondez-vous ? Et pourquoi la remise en question semble si difficile ?

RC. L’objectif est le bien manger pour tous durablement. C’est un travail de fond aux dimensions multiples. Après-guerre, il a fallu un modèle alimentaire accessible pour tous. Aujourd’hui, il faut le faire évoluer. Le constat climatique l’impose, le constat sociétal aussi. Les Assises de l’agriculture et de l’alimentation (événement qui réunit le monde agricole et agroalimentaire, ndlr), nous y allons. Nous avons toujours répondu présents. Même s’il est vrai que nous avons toujours été timides pour montrer ce que nous faisions, ce n’est pas dans notre culture de communiquer. Mais nous n’avons rien à cacher et d’ailleurs nous ouvrons de plus en plus les portes de nos entreprises. Nous disons aux gens : venez vous faire votre propre opinion. La meilleure réponse c’est le terrain.

Nous n’avons rien à cacher.

Vous dites que le modèle est à repenser ?

©Studio Carlito

RC. Il y a un équilibre à trouver. La performance industrielle et la création de valeur doivent être au cœur de ce modèle. Par exemple, penser la rentabilité du cinquième quartier (qui englobe les parties animales non désignées comme viande : sous-produits, abats, produits tripiers, sang, os, graisses, peaux, ndlr). L’utilisation complète des rendements issus de cette catégorie est bénéfique pour les filières.
De façon globale, il y a un enjeu économique, qui doit rémunérer tout le monde, l’agriculteur, les entreprises et les distributeurs. La clé de voûte est aussi le consommateur, par les arbitrages qu’il fait.

MK. Nous faisons face à des injonctions contradictoires. Nous devons être acteurs de la transition écologique et, en même temps, juguler l’inflation. On nous fait porter deux choses d’un bout à l’autre de la chaîne, sans nous laisser mener les transitions. Alors que les vrais acteurs de la transition se trouvent en amont et à l’étape de la transformation. Il faut nous faire confiance et redonner une stabilité à la filière. On ne mange pas moins, mais on consomme moins français, alors que ce sont nos entreprises qui vont devoir faire les transformations.

Au milieu de toutes ces difficultés, qu’est-ce qui va bien ?

MK. La publication, le 25 janvier, par le ministère de l’Agriculture du tant attendu décret Reut est une grande satisfaction. Clothilde d’Argentré, de l’ABEA, a énormément travaillé sur le sujet. Bien que l’arrêté d’application soit encore à venir, cette évolution réglementaire autorise le recyclage des eaux usées traitées et la récupération de l’eau issue des matières alimentaires, offrant des perspectives d’importantes économies d’eau. Selon l’Association de la transformation laitière française (ATLA), dans l’industrie laitière, seulement 5 millions de m3 d’eau, « l’eau de vache », sont actuellement valorisés sur un volume total produit de 16 millions de m3. Cependant, le potentiel de gisement disponible est estimé à environ 70 %, au niveau des laiteries bretonnes. Le recyclage des eaux usées traitées permet de réduire les prélèvements, avec 28 des principaux sites agroalimentaires bretons prêts à mettre en place la réutilisation de l’eau, permettant une baisse annuelle des prélèvements estimée à 2,5 millions de m3, l’équivalent de la consommation annuelle de la ville de Vannes. La réutilisation de l’eau pourrait générer des économies allant jusqu’à 20 à 25 % des prélèvements annuels, en particulier dans les filières lait, viande et légumes. L’impact le plus significatif et rapide sera observé à l’étape du nettoyage, qui représente 43 % des prélèvements d’eau des entreprises du secteur et qui, jusqu’à présent, ne pouvait s’effectuer qu’avec de l’eau potable provenant du milieu naturel.

RC. Pour laver des pommes de terre, je dois pour le moment utiliser de l’eau potable. En Belgique, les entreprises ont l’obligation de recycler leur eau depuis dix ans ! Une même entreprise pouvait avoir l’obligation de le faire en Belgique et l’interdiction de le faire en France. Ce décret est le premier niveau. Le deuxième niveau c’est par exemple la bière à partir d’eau usée que nous avons fait goûter à Marc Fesneau au SPACE.

L’enjeu des ressources, c’est aussi celui de la pollution. Travaillez-vous là-dessus ?

RC. C’était plutôt un sujet géré en direct par les entreprises mais, à l’ABEA, entre pairs, nous partageons les bonnes pratiques.

Et demain, l’usine agroalimentaire 4.0, c’est quoi ?

RC. Nous ne savons pas. Robotique, jumeaux numériques, intelligence artificielle, de nombreuses entreprises sont déjà en transition. Cela se fera en continu, il n’y aura pas de rupture technologique. Il y aura un enjeu de maîtrise des outils et d’acceptation du changement, mais aucune menace sur les emplois.

MK. C’est aussi et surtout nos salariés ! L’ABEA travaille, notamment avec les partenaires sociaux, pour accompagner la sécurisation des parcours professionnels – 80 % des salariés d’une IAA sont dédiés à la production – et la formation afin d’assurer les mutations technologiques et organisationnelles indispensables aux entreprises.

 

Bonus

Un loisir ?
Rémi Cristoforetti. La lecture, romans, philosophie, poésie. En ce moment, Les Rois thaumaturges de Marc Bloch, très intéressant sur le management. Une de mes références est La joie est plus profonde que la tristesse – Entretiens avec Alexandre Lacroix de Clément Rosset, il faut se saisir du réel, un autre monde n’existe pas.

Marie Kieffer. J’ai deux enfants et les activités comme les jeux de plateau sont incontournables ! J’aime le vin, les dégustations, et le partage autour d’un repas.

Un lieu en Bretagne ?
RC. Le Golfe du Morbihan. Mais je dois dire que mon bonheur, c’est d’être sur les routes, d’aller découvrir une ferme à Plessala (22), une autre dans les Monts d’Arrée, ou à Cap Sizun (29) chez André Sergent.

MK. Un lieu familial où les souvenirs sont tous joyeux : la forêt autour de Redon, et des petits bourgs comme Brain-sur-Vilaine, la Chapelle de Brain.

Un plat ?
RC. Le kig ha farz, l’incarnation de la tradition bretonne. J’en ai mangé pour la première fois à Locronan (29).

MK. Les huîtres au Marché aux huîtres de Cancale, avec un bordeaux blanc et, parce que je suis tourangelle : le Sainte-maure-de-touraine (fromage de chèvre, ndlr) avec un vin blanc, un Condrieu par exemple.