Couverture du journal du 05/08/2022 Consulter le journal

Entretien avec Didier Sturlan, directeur général et Christian Queffelec, président de BCI : la Bretagne et le commerce international

En Bretagne près de 4000 entreprises travaillent à l’export, principalement des filières de l’agroalimentaire, l’électronique et le digital, la cosmétique et l’industrie. Brexit, covid, flambée des coûts de transport et logistique, transition environnementale, essor technologique, prise de conscience sociétale… le commerce à l’international est à une croisée des chemins. Avec un déficit commercial de la France qui bat record sur record, atteignant les 100 milliards d’euros. Face à ces bouleversements, les opérateurs économiques priorisent leurs marchés, s’adaptent aux contraintes, et travaillent l’avenir. BCI - Bretagne Commerce International - organise le grand rendez-vous annuel sur ce sujet : L’Open de l’International le 4 juillet à Saint-Brieuc. Rencontre avec Didier Sturlan et Christian Queffelec, respectivement directeur général et président de BCI.

Didier Sturlan, directeur général de BCI, Christian Queffelec, président de BCI

Didier Sturlan, directeur général de BCI, Christian Queffelec, président de BCI ©Studio Carlito

Le retour de la stagflation ?

Ce terme renvoi à une période de forte inflation dans une croissance économique lente. « La pandémie a arrêté l’économie mondiale et cela commençait à repartir » resitue Didier Sturlan « Aujourd’hui s’ajoute l’incertitude géopolitique liée à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ou encore la politique du zéro-covid en Chine qui met à l’arrêt des centres de production. Ajoutez une poussée de l’inflation (prix des transports, de l’alimentation, des produits manufacturés, et bien sûr de l’énergie), la croissance de l’économie française marque le pas. Mais le commerce international ne va pas s’arrêter, c’est un « autre commerce » qui se dessine. »

Les augures de la décarbonation

« On se déplace moins, avec l’usage de la visio il n’est plus nécessaire d’aller à l’autre bout du monde pour une réunion, mais il faut bien aller taper dans la main de nos partenaires de temps en temps », reprend Christian Queffelec. Quant aux enjeux des produits venant de l’autre bout du monde ? « En effet les produits que l’on vend doivent être propres, générer peu de CO2, venir de filières responsables, et ne pas détruire l’Amazonie ! Tout cela rentre aujourd’hui en ligne de compte. On récupère de la marge sur cette valeur ajoutée, et c’est important de bien comprendre cette mutation, sinon les entreprises risquent d’être éliminées des marchés… et même de leurs marchés de proximité. »

J.M. Jancovici est venu récemment à Rennes, affirmant : « Le commerce mondial en 2050 ? Remettez-vous deux siècles en arrière : si on faisait venir du marbre d’Italie, c’était pour construire des palais, et bien demain on ne déplacera plus de matériaux si ce n’est pour faire un produit à valeur ajoutée. »

« Imaginez, reprend Christian Queffelec, si le circuit court demain devient la norme : un biscuitier breton devra alors produire ses biscuits au Japon au lieu de les mettre dans des containers ? Il faut se demander si cela sera possible et si cela a du sens. Autre exemple dans l’automobile, importer des matières premières, les travailler, et exporter un produit fini sera-t-il toujours possible demain ? » De gros bouleversements potentiels qu’il faut anticiper, car cela concerne chacun, métiers et filières.

L’Europe pour 70 % des échanges

Si l’on compte 3 800 entreprises bretonnes travaillant à l’export, elles sont une centaine à concentrer 92 % du montant total des transactions. Par ailleurs 70 % de ce commerce international breton se fait avec les pays d’Europe. « Et les entreprises se sont davantage concentrées sur le marché européen à partir de 2020. Avec les difficultés de déplacement, on a très vite restreint à l’export de proximité. »

Frein du grand-export

Des changements fondamentaux s’opèrent également pour ce qui est du « grand-export », soit les pays lointains. « Il y a fort à parier que les grandes problématiques d’énergie, de responsabilités sociétales, de « il ne faut plus prendre l’avion », de produits sains, de circuits courts, etc., vont limiter la présence d’acteurs économiques dans les pays asiatiques. À cela s’ajoutent les questions géopolitiques entre l’Occident et la Chine. Si l’on prend l’exemple du Japon, c’était un partenaire historique de la Bretagne, dans les 10 premiers pays pour l’export de la région avant la crise covid. Aujourd’hui il n’y a toujours plus d’échanges… jusqu’à mars dernier, on ne pouvait pas du tout y aller. »

L’Afrique ?

« L’Afrique, pour moi, c’est le continent avec lequel nous avons des liens historiques, et une vraie proximité », indique Christian Queffelec. « Les filières bretonnes ont à mon avis grand intérêt à se pencher sur ce marché. Cela concerne l’apport de technologie, les domaines de l’élevage et l’agroalimentaire, celui de l’énergie également avec par exemple les filières d’énergie marine bretonnes qui sont prometteuses ou l’hydrogène. Ce sont de réels besoins pour les pays africains et cela va de pair avec l’aide au développement. »

Bretagne Commerce International (BCI) est une association comptant 1 000 entreprises adhérentes, c’est l’outil du Conseil régional de Bretagne et de la CCI de Bretagne pour aider les sociétés bretonnes dans leur développement à l’international, identifier et accompagner des projets d’investissements étrangers en Bretagne. Une équipe de 37 personnes et un réseau d’experts, conseillers internationaux et chargés d’affaires, qui assistent chaque année près de 2 000 entreprises bretonnes.

Quels freins à lever ?

« En Bretagne, je dirai « le sous-stafing ! » indique Christian Queffelec, soit le manque de compétences dans nos PME pour aller à l’international. Nos industries bretonnes sont beaucoup développées de manière familiale, cela est une force à plein d’égards, mais il manque d’ambition avec un cadre dirigeant qui projetterait l’entreprise au-delà de ses marchés traditionnels. C’est une généralité qui ne s’applique pas à tous, bien sûr, et il y a un vrai travail aujourd’hui pour développer cela. Il y existe des aides, des financements, et BCI peut être de bon conseil sur ces enjeux de développement. »

« En France de manière général, il serait intéressant d’avoir plus de lisibilité sur les acteurs de l’international (Bpi France, CCI international, etc.), en tant qu’entrepreneur on a besoin de lisibilité ! On a aussi besoin d’appui, et d’aide pour aller à l’international. Pour cela, un bon levier peut être de faire évoluer la culture des grosses entreprises, afin qu’elles aident mieux les PME à aller sur ces marchés. Aller à l’international c’est se frotter à d’autres concurrences, c’est se nourrir de cette autre expérience. »

Questions Bonus Un endroit de cœur dans ce monde ?

« Le Japon » pour Didier Sturlan, « j’y ai beaucoup travaillé. La culture de ce pays, l’histoire de l’archipel, la façon dont cette société assez fermée s’est ouverte sur le monde, j’aime beaucoup ! Et dès lors que la relation est instaurée, la fidélité des Japonais est remarquable. »

« Moi je dirai… la Bretagne ! » reprend en souriant Christian Queffelec. « Où que vous alliez dans le monde, vous trouverez un Breton. Au-delà de cet attachement local, je pense aux Libanais auxquels je dois mes meilleures rencontres. C’est une culture très ouverte, un pays extraordinaire même s’il va mal. Ils ont aussi une présence partout dans le monde, avec cet engagement à soutenir leur pays. »

Les experts à Saint-Brieuc le 4 juillet !

C’est le grand rendez-vous annuel, L’Open de l’International organisé par BCI, dont la 10e édition se tient ce 4 juillet à Saint- Brieuc. « Sur toutes ces interrogations, nous aurons 22 ateliers thématiques » détaille Patrick Cadiou, directeur de développement chez BCI.

Une journée d’information et de réseautage qui devrait glaner 1200 visiteurs, dont 800 entreprises bretonnes, et des partenaires phares tels que l’INPI, les douanes, la DRAAF, Bpifrance, les conseillers du commerce extérieur… « C’est aussi plus de 1 400 créneaux de rendez-vous b2b possibles dans la journée. La moitié se fait avec des partenaires étrangers, l’autre moitié entre Bretons, car c’est l’occasion de se voir et d’échanger. Il y aura aussi 22 entreprises du Nigéria, des ambassadeurs du Kazakhstan, du Togo d’Oman… C’est une véritable ruche ! »

L’Open s’adresse aux chefs d’entreprises bretons et à leurs techniciens de l’international, leur permettant d’acquérir un maximum d’informations sur une seule journée de leur agenda.

Rendez-vous à réserver et informations sur le site dédié : https://opendelinternational.com

Les TransitionS, avec 4 grands Témoins

Jean-Yves Le Drian, ancien ministre des Affaires étrangères, interviendra sur les transitions en géopolitique ;

Marie Tabarly navigatrice sur les transitions environnementales et sociétales ;

Jean-Loup Chrétien ancien astronaute et dirigeant R&D chez Tietronix à Houston sur les transitions numériques et d’innovation ;

Alexandre Saubot président de France Industrie sur les transitions industrielles et technologiques

Didier Sturlan, directeur général de BCI

Didier Sturlan, directeur général de BCI ©Studio Carlito

 

Des changements fondamentaux s’opèrent pour ce qui est du grand-export

Didier Sturlan est le directeur général de BCI depuis mars 2020, succédant à Vincent Chamaret. Il était depuis 2016 directeur délégué des investissements directs étrangers, et auparavant une expérience en entreprises (PME et grand Groupe), notamment directeur de l’antenne commercial du groupe japonais Kenwood-JVC en charge des projets d’investissement en France.

Christian Queffelec, président de BCI

Christian Queffelec, président de BCI ©Studio Carlito

L’Afrique est pour moi le continent sur lequel les filières bretonnes ont grand intérêt à se pencher

Christian Queffelec est le président de BCI depuis octobre 2021, succédant à Gilles Falc’hun. Figure emblématique des télécoms en Bretagne (Edixia, Astellia, et aujourd’hui administrateur de Kerlink-35), il compte une grande expérience à l’international. Un homme investi dans l’éco-système économique breton (Rennes Atalante /Le Poool, Rennes School of Business, B-com).