Couverture du journal du 23/09/2022 Consulter le journal

Startups bretilliennes : la filière textile se réinvente

Dans le sillage de la RSE, des aspirations au « Made In » et face à un consommateur qui n’a jamais été aussi exigeant, comment réinventer une filière déjà marquée par de profondes mutations ? Focus sur 3 startups du Village by CA Ille-et-Vilaine qui parviennent à transformer ces problématiques en opportunités.

Startups

Maria et Cyril Karunagaran, Fondateurs de Maison Felger, Anne-Laurence Villemonteil, Co-fondatrice de Viji et Josselin Vogel, Co-fondateur de Viji, Alexis Roussel, Fondateur de Sneak’up ©DR

ViJi : Assurer la traçabilité des vêtements

  • Acquisition en cours pour ViJi, par K3 Business Technology Group plc (K3), société basée au Royaume-Uni, qui fournit des logiciels et solutions cloud au secteur de l’habillement et de la vente au détail, avec une base clients

Fondé par Anne-Laurence Villemonteil et Josselin Vogel

« ViJi c’est un ensemble de solutions qui permettent aux acteurs de la filière textile, principalement les marques et les fournisseurs, d’avoir un outil professionnel pour gérer l’ensemble de leurs données RSE, avec un niveau de fiabilité inédit et aussi de pouvoir valoriser tout ça, soit auprès de leurs donneurs d’ordres soit auprès de leurs clients. L’idée étant d’obtenir progressivement une traçabilité complète des détails de production d’un vêtement et des composants de fabrication de celui-ci. »

ViJi, startups

ViJi ©DR

Comment est née cette idée ?

« Anne-Laurence Villemonteil et moi sommes les deux co-fondateurs de Viji, on s’est connu il y a un peu plus de 20 ans, au sein du groupe Beaumanoir. On est ensuite parti tous les deux vers d’autres horizons. Anne-Laurence a continué sa carrière au Vietnam et pour ma part je suis partie dans le secteur agro-alimentaire. C’est à ce moment que je me suis dit que finalement le textile était dans sa propre crise de la vache folle. Il existe une opacité quasi complète de la chaîne de production et le consommateur a étendu son stade d’exigence et réclame aujourd’hui très concrètement de savoir ce que cache la création de son vêtement, tant sur le plan social que sur le plan environnemental. Si on regarde cette filière agro depuis sa crise de la vache folle, elle a une trajectoire relativement positive. Aujourd’hui, on est capable d’avoir une traçabilité sur cette filière, même si on a encore du chemin à faire. On s’est donc dit que si on est capable de s’inspirer de la méthode de l’agroalimentaire et qu’on est capable de l’adapter à la filière textile, on devrait être capable d’accompagner les acteurs sur la nécessité pour eux d’effectuer leurs transitions écoresponsables. Voilà comment s’est monté ViJi, grâce à la somme de l’expérience textile et agroalimentaire. »

Qui sont les utilisateurs ?

« Initialement c’est un outil qui s’adresse aux marques, on a fabriqué notre solution dans ce sens-là, en se disant aussi qu’il était important que chacun y trouve un intérêt. D’une part, en début de chaîne : les fournisseurs, puisque ce sont eux, principalement, qui vont produire les actions écoresponsables liées aux qualités du vêtement et d’autre part pour le consommateur. C’est aussi une manière pour les marques et les fournisseurs de valoriser leur travail. Cette valorisation, elle passe par la perception du consommateur, en leur permettant d’avoir un choix éclairé lors de leur acte d’achat. Le fait de se préoccuper de la totalité de cette chaîne, ça nous a été bénéfique puisque les fournisseurs ont fini par nous dire que finalement ce que l’on propose aux marques, ça les intéressait aussi. Ils ont les mêmes besoins puisque les marques sont de plus en plus exigeantes et reportent les exigences du consommateur vers leurs fournisseurs, en leur demandant d’avoir un cahier des charges beaucoup plus écoresponsable et de plus en plus affuté. »

Le modèle économique ?

« On est sur une solution, que l’on appelle SaaS (Software as a Service), donc un modèle tout ce qu’il y a de plus classique avec un système d’abonnement mensuel dont le coût varie selon les fonctionnalités auxquelles on va donner accès aux clients. Il y a beaucoup de choses possibles dans ViJi et comme les marques n’ont pas toutes les mêmes besoins, c’est un petit peu un service à la carte. On s’adapte également à leurs niveaux de maturité, leurs priorités et leurs enjeux. »

Et aujourd’hui ?

« Aujourd’hui, on a une quinzaine de clients, à la fois des jeunes clients, des marques emblématiques du marché, on a également quelques fournisseurs. On est encore en cours de développement et de manière continuelle, pour mettre en place de nouvelles fonctionnalités. C’est un terrain de jeu qui est absolument immense, on n’a clairement pas fini de développer, de trouver des solutions pour être encore en valeur ajoutée par rapport aux besoins des marques. On a été labellisé Greentech Innovation par le ministère de la Transition Écologique et on continue notre développement auprès des marques et auprès des fournisseurs, avec bientôt de nouvelles fonctionnalités assez inédites sur le marché, des nouvelles technologies, ce qui nous permet d’être toujours à niveau en termes d’innovation et de services pour nos clients. »

Plus de 80% des Français dénoncent le manque d’information sur la mode écoresponsable. (Source : Institut français de la Mode, « Première Vision sur la mode écoresponsable »)

Sneak’up : Un nouveau parcours shopping pour consommateurs exigeants.

Fondé par Alexis Roussel

« Sneak’up c’est une appli pour trouver, acheter et personnaliser les sneakers que les gens veulent dans les magasins à côté de chez eux. En gros, on veut réinventer l’expérience client en proposant un nouveau parcours shopping, en amenant des clients qualifiés dans les points de ventes physiques grâce à un outil digital. »

SneakUp, startups

SneakUp ©DR

Quelles sont les technologies utilisées ?

« C’est une API qui va lire les stocks des magasins pour les mettre en temps réel sur l’application pour avoir une idée bien précise des modèles et pointures disponibles dans les magasins physiques. À terme, on veut intégrer la reconnaissance par photos, pour prendre une paire de chaussures en photos et avoir directement le nom de la marque, le modèle, le prix et le magasin où la trouver. » 

L’application Sneak’up a fait ses débuts à Rennes, avant de s’adresser à des acteurs plus importants du marché. Peux-tu nous dire ce que Rennes a apporté ?

« L’avantage de Rennes c’est que c’est la ville dans laquelle j’ai commencé à travailler dans le monde de la sneakers, donc forcément je connaissais bien les acteurs du territoire en Bretagne et en Loire-Atlantique. C’était plus facile pour le démarrage, d’aller démarcher les magasins, de leur proposer l’application et de les faire adhérer au projet. »

Et aujourd’hui ?

« Aujourd’hui, ça fait 11 mois qu’on est sur les stores IOS et Android, on a déjà 20 000 téléchargements et 45 magasins partenaires dans 30 villes de France. On est en levée de fond pour pouvoir vraiment accélérer et déployer l’application sur l’ensemble du territoire. »

80% des internautes déclarent avoir recours à Internet pour se renseigner avant d’acheter un produit ou un service, un score qui atteint 87% en région parisienne et 92% parmi les professions libérales et cadres supérieurs, quel que soit d’ailleurs le canal d’achat futur (internet ou magasin physique). (Source : Ifop pour Réputation VIP, « L’impact de l’e-reputation sur le processus d’achat »)

Maison Felger : Savoir-faire traditionnel et technologies modernes

Fondée par Maria et Cyril Karunagaran

« On a créé Maison Fleger en 2017, mon mari et moi, indique Maria À l’époque, on préparait notre mariage et on cherchait la paire de chaussures qui allait tenir des pavés de la mairie jusqu’à la soirée dansante. On s’est très vite rendu compte que c’était compliqué. À ce moment-là, je travaillais comme business développer au sein d’un très grand groupe industriel de la chaussure. Je connais donc très bien les rouages de la fabrication à la consommation… J’ai vite trouvé ça un peu aberrant, d’acheter une paire de chaussures pour son design, mais qui finalement finit au placard parce qu’elle n’est pas confortable. On s’est donc demandé comment faire pour savoir ce qu’il se passe réellement dans une paire de chaussure ? Alors on s’est rapproché de podologues, d’orthopédistes et on a essayé de résoudre ce mystère. On s’est rendu compte que ces experts étaient beaucoup plus avancés sur la question et travaillaient déjà avec les technologies de mesure numérique. Donc on a eu envie de les intégrer dans l’achat de la chaussure, en se disant que finalement cela allait peut-être aider tout le monde, de l’achat jusqu’à la fabrication. »

Pourquoi avoir choisi Fougères ?

« C’est un heureux hasard ! Quand on a lancé la marque Maison Felger, on a voulu se confronter tout de suite à notre cible alors on a ouvert une boutique à Paris. Cette boutique nous a permis de financer notre R&D et de lancer notre affaire. On s’est doté d’un scanner et on a commencé à prendre les mesures de pieds de nos clients. On avait aussi envie de fabriquer en France, alors j’ai contacté la première entreprise que j’ai trouvée sur Google et elle était basée à Fougères. On a ensuite organisé un événement de lancement dans la boutique parisienne et on a eu 25 commandes dès la première semaine ! On savait que cela demanderait pour le fabricant une grosse logistique : il faut régler les machines pour chaque commande, changer le cuir, changer le fil… mais il était tout de même partant. De notre côté, on a pu annoncer les délais de fabrication aux clients. Mais 6 mois après, aucune nouvelle du fabricant, on s’est donc rendu sur place, voir ce qu’il se passait.

C’est à ce moment qu’on a rencontré les employés de l’atelier qui nous ont annoncé qu’ils attendaient que la liquidation soit prononcée. Le patron s’était tout simplement volatilisé ! Il a fallu trouver une solution pour pouvoir répondre à nos clients alors on s’est d’abord orienté vers d’autres fabricants d’Europe, mais finalement la crise COVID nous a poussés à internaliser notre production, car on s’est rendu compte que c’était difficile de sous-traiter ailleurs qu’en France quand il s’agit de sur-mesure avec le niveau de qualité qu’on espérait. Et comme on connaissait les artisans de Fougères, on les a recontactés : nous, on a une marque, eux, ils ont le savoir-faire, pourquoi on ne ferait pas quelque chose ensemble ? On est donc repartis de 0, on a recréé un atelier dans un nouveau local, on a acheté des machines… Pour eux, c’est un gros changement ! Ils avaient l’habitude de travailler en sous-traitance et aujourd’hui on valorise leur savoir-faire et ils sont en quelque sorte « maîtres » également de la marque. »

Quelles sont les technologies utilisées ?

« Aujourd’hui, l’expérience client se résume à la prise de mesure en 3D avec notre scanner, mais on est aussi en train de mettre en place un configurateur 3D. On travaille également sur l’essayage en réalité augmentée que ce soit avec un téléphone, des lunettes ou un miroir d’essayage virtuel.

 Nous travaillons également sur un CRM ficelé permettant de centraliser les données de nos clients et d’avoir une réponse personnalisée à leur égard, qu’ils achètent leurs paires de chaussures à Dubaï, Paris ou n’importe où dans le monde. Sur la partie fabrication, on a déjà pas mal de technologies, notamment sur la conception des formes en 3D. La plupart des bottiers traditionnels taillent encore des bûches de bois à la main, de notre côté, nous utilisons des imprimantes 3D pour cela, ce qui nous permet aussi de recycler le plastique, on essaye de viser une production un peu plus durable. »

Et aujourd’hui ?

« Aujourd’hui on est en pleine levée de fond. Notre outil industriel est parfaitement au point : on sait fabriquer des chaussures sur mesure haut de gamme. L’idée aujourd’hui c’est de maximiser notre offre commerciale et de passer en mode offensif. À partir du mois de mars, on sera présent au Printemps Haussmann. On compte s’internationaliser aussi vers Dubaï, le Qatar et les pays asiatiques. »

Avec 154 milliards d’euros de chiffre d’affaires, la France est le 1er acteur mondial de la mode et du luxe. (Source : conseil National de l’Industrie, « Chiffres clés de la filière Mode et Luxe »)